Orange Money 300%

A propos de l’incarcération des acteurs de la société civile et de la politique de fermeté des dignitaires de la 7ème République : Par Dr Elisabeth Sherif

A propos de l’incarcération des acteurs de la société civile et de la politique de fermeté des dignitaires de la 7ème République : Par Dr Elisabeth SherifAu Niger, plusieurs dizaines de personnes sont toujours détenues, en lien avec l’interdiction devenue quasiment systématique des manifestations, observée ces derniers temps dans le pays. Parmi les personnes incarcérées, figurent les principaux leaders de la société civile nigérienne, placés sous mandant dépôt depuis plus d’un mois. Au moment où les appels à leur libération se multiplient aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, il serait intéressant d’examiner cette situation, du point de vue des logiques de fonctionnement d’un système démocratique, mais aussi à la lumière de l’évolution socio-politique du pays d’une manière générale.


Pour bien fonctionner, un système politique a besoin, comme l’indique l’approche systémique, aussi bien de soutiens que d’exigences. Les soutiens renvoient aux témoignages de satisfaction, remerciements, encouragements que l'on envoie aux responsables politiques en guise de réponse aux mesures initiées, réalisations effectuées, etc. Les exigences englobent quant à elles les demandes formulées à l'endroit des décideurs, en vue de l'adoption, de l’amendement ou de l’abrogation de certaines mesures.

Les courriers, les pétitions, les interpellations des élus, mais aussi les marches de soutien ou de protestation, font partie des moyens conventionnels couramment utilisés pour acheminer les soutiens et demandes vers le système politique. Celui-ci les transforme en décisions, qui vont à leur tour provoquer d’autres réactions d’approbation et ou de désapprobation, destinées à alimenter le mécanisme décisionnel.

Dans un contexte démocratique, l’expression et la prise en compte des soutiens et demandes, ne favorisent pas uniquement l’élaboration des mesures appropriées, inspirées de la réalité. Elles constituent également un indicateur assez fiable de la vitalité démocratique mais aussi un critère d’évaluation de la mise en œuvre des libertés publiques et individuelles.

De ce point de vue, l’aversion de plus en plus prononcée des responsables politiques nigériens pour les remarques, critiques et exigences émanant des acteurs sociaux, ne mine pas uniquement la capacité du système politique à exploiter au maximum le flux d’informations disponibles et utiles à l’adoption des mesures pouvant aider à faire face efficacement aux préoccupations fondamentales de la nation. Elle véhicule également une image non reluisante du processus démocratique nigérien.

En effet, les séquences d’arrestations musclées des acteurs de la société civile et de la répression violente des étudiants qui ont été largement diffusées dans les médias, tout comme celles du siège des locaux de certaines structures associatives et de la militarisation des universités publiques, entachent le label démocratique du régime de la 7ème République. Et cela rend la politique de fermeté adoptée par les dignitaires de la 7ème République davantage incompréhensible.

Incompréhensible, parce que le principal parti au pouvoir avait été, d’une certaine manière, le cerveau et le moteur d’une bonne partie des contestations et manifestations majeures que le pays avait connues. Et ce passé militant et « mouvementé », qu’un bon nombre des dirigeants de la 7ème République avaient eu, pouvait donc laisser croire qu’ils seraient beaucoup plus disposés à dialoguer avec des structures et mouvements progressistes.

D’autre part, aucune des manifestations récemment organisées par les acteurs de la société civile, ayant été autorisées par le pouvoir, n’a débouché sur des scènes de violence. C’est dire que les leaders de la société civile qui sont actuellement incarcérés, ont toujours réussi à écarter les risques de débordements lors des manifestations qu’ils ont eu à organiser. Un fait qu’il importe bien de souligner, d’autant qu’il décrédibilise, par ailleurs, les intentions insurrectionnelles qu’on leur prête.

Et les intentions insurrectionnelles que l’on prête aux acteurs de la société civile, ne sont pas seulement mises à mal par le caractère pacifique de leurs manifestations. Elles sont également remises en question par les parcours syndicaux et associatifs de ces acteurs. Ces derniers ayant en effet à leurs actifs des années de lutte pour l’acquisition des droits civiques et la défense des intérêts matériels des populations nigériennes.

Certains d’entre eux, faudrait-il le rappeler, ont joué un rôle de premier plan dans le mouvement scolaire et estudiantin de 1990, qui a débouché sur l’ouverture de l’espace public et l’amorce du processus de démocratisation. Ils ont également fait partie des leaders de la coalition équité, qualité et lutte contre la vie chère. Et le fait qu’ils aient activement participé à ce mouvement, pendant la 5ème République, sous le gouvernement de Hama Amadou, fragilise fortement par ailleurs les allégations portant sur des accointances qu’ils auraient avec des partis politiques membres de l’opposition actuelle.

Mais la politique de fermeté adoptée par le régime, à travers le refus de dialoguer, l’interdiction systématique des manifestations et l’usage mécanique de la répression contre ceux qui persistent dans la volonté d’exercer un droit que leur confère la constitution, n’est pas seulement incompréhensible. Elle est aussi inopportune. Ceci d’autant qu’elle contribue à attiser les tensions et les frictions dans un pays confronté aux menaces sécuritaires et qui a, par conséquent, besoin du renforcement de sa cohésion sociale, pour lutter efficacement contre les ennemis externes de la nation.

La restriction des libertés et l’option de la répression mécanique pourraient par ailleurs être fortement préjudiciables y compris aux ambitions politiques du principal parti au pouvoir, en provoquant la radicalisation des mouvements et l’ébullition du front social, en plus de la grogne des partis politiques de l’opposition. Et tout ceci dans un pays qui a déjà connu plusieurs interruptions du processus démocratique. D’où l’intérêt de créer les conditions d’un retour à la sérénité, à travers la libération des détenus et l’ouverture des espaces et cadres de dialogue. Les revendications aussi bien des acteurs de la société que des scolaires, ne portent pas du reste sur des enjeux irréconciliables. Les différentes parties peuvent donc trouver un terrain d’entente. Un compromis qui serait profitable au peuple nigérien.
Dr Elisabeth Sherif

08 avril 2018
Source : https://www.facebook.com/profile.php?id=100007473317000

Imprimer E-mail

Idées et opinions