Vers un nouveau faiseur du roi en 2021 ? : Par Dr Elisabeth Sherif

Election 2nd Tour 2016 NigerLe processus démocratique nigérien a été adopté au début des années 1990, en grande partie grâce à la jeunesse nigérienne, à travers le mouvement légendaire des scolaires. « Vu la situation actuelle, [disait l’un des leaders charismatiques dudit mouvement dans une interview accordée au journal Haské n° 00 de Mai 1990], nous lançons un appel aux patriotes sincères pour que tous unis, nous puissions défendre les acquis de l’ouverture de la démocratie actuelle. Les problèmes scolaires ne peuvent être réglés sans changement politique, notamment, l’adoption du multipartisme. » Et le 15 novembre 1990, sous donc la pression des scolaires, rejoints par d’autres structures syndicales, le Président de la 2ème République prononça, devant les parlementaires, le discours historique consacrant l’acceptation du multipartisme au Niger. Quel bilan pourrait-on dresser de cette expérience pluraliste ? Et quel rôle la jeunesse nigérienne pourrait-elle encore jouer dans l’évolution des pratiques démocratiques et des mœurs politiques du pays ?
L’adoption du multipartisme intégral, a permis la création de nombreux partis politiques et un cadre compétitif, sanctionné par des élections. Mais le bilan du processus enclenché est, pour le moins qu’on puisse dire , mitigé, aussi bien du point de vue de la stabilité politique que des pratiques démocratiques et des liens qu’elles sont censées créer entre les élus et les électeurs.
Concernant la stabilité politique, le Niger a connu 3 interruptions du processus démocratique, à la suite de 2 coups d’État militaires ( 27 janvier 1996 et 18 février 2010) et un assassinat politico-militaire (9 avril 1999). Aussi, de 1992 à 2018, le pays a vécu sous 5 Républiques. Seulement 2 présidents élus ont réussi à atteindre la fin de leurs premiers mandats : le Président Tandja Mamadou en 2004 et l’actuel chef de l’État en 2016. Et aucun Président élu n’a jusque-là remis le pouvoir à un autre Président démocratiquement élu.
Le processus démocratique nigérien est ainsi en attente d’une véritable alternance politique, plus d’un quart de siècle après son inauguration. Ce qui est fort illustratif de sa fragilité et instabilité, en dépit des pas moins de 28 scrutins qu’il a occasionnés.


Il importe de noter, du reste, que sur ces 28 scrutins organisés entre 1992 et 2016, 5 ont été boycottés par une partie des forces politiques, les résultats de 4 autres ont fait l’objet de contestations majeures et l’examen de 17 des 19 scrutins auxquels avaient participé toutes les forces politiques du pays et dont les résultats avaient été acceptés par tous, révèle que seulement 3 d’entre eux ont réussi à mobiliser la moitié du nombre des personnes inscrites sur les listes électorales.
Le processus électoral nigérien est ainsi marqué par des incivilités, mais est aussi profondément affecté par le phénomène abstentionniste impliquant, par moments et à certains endroits, près de 2/3 du corps électoral. Ainsi, les règles du jeu électoral, le processus de leur élaboration, leur mise en œuvre et l’issue des compétitions qu’elles censées encadrer, constituent l’une des causes principales de la considérable polarisation du jeu politique et de la classe politique nigérienne. Mais la polarisation de la classe politique n’est rien, comparée au fossé qui s’est créé et progressivement élargi entre cette même classe politique d’un côté et le peuple nigérien de l’autre.
En effet, les populations que l’on prétendait défendre au début de l’expérience pluraliste, y compris au détour de sulfureux discours ethno-régionalistes, ont bien fini, au fil des années, par faire la différence entre leurs préoccupations fondamentales et les intérêts véritablement défendus par la classe politique post-conférence nationale, dont le train de vie ne cesse de s’améliorer, pendant que le pays accumule les derniers rangs du classement de l’Indice du Développement Humain.
Ainsi, réduit aux enjeux de conquête, d’exercice et de partage du pouvoir, le processus démocratique nigérien a surtout engendré une élite politique, qui a fini par s’émanciper du contrôle du peuple et se passer de sa confiance, en multipliant des actes et accords en marge des institutions et à l’abri des regards citoyens. Au nom de la technocratie, en s’appuyant sur le niveau culturel ou l’apparente apathie de la population, la classe politique nigérienne post-conférence nationale a bien réussi à garder le peuple à distance et à le supplanter d’une certaine manière. Tant elle décide à sa place, sans avoir à le consulter véritablement.

Les élections, lorsqu’elles ne sont pas entachées de grossières irrégularités, débouchent presque toujours sur des tractations au sommet, entreprises par ceux d’en haut et pour ceux d’en haut. « Le moment électoral », ponctué de promesses, de proximité entre les candidats et le peuple électeur, cède systématiquement la place, à la fin de la période électorale, au « moment gouvernemental », fait de froideur, de cynisme et de distance des élus, préoccupés par le partage des dépouilles et butins générés par la victoire électorales.

De temps en temps, lorsque des éléments se sentent exclus de ces mécanismes de rétribution et du partage du "gâteau national", ils créent des étincelles, remettent le peuple en scelle, et évoquent la nécessité de lui rendre sa souveraineté. Cependant, toutes ces actions revendicatives et contestatrices menées par les hommes politiques nigériens, se sont presque toujours soldées par une redistribution des cartes d’accès aux privilèges de l’élite politique.

Force est de constater, en effet, qu’au Niger, les crises politiques ont presque toujours débouché sur des coups d’État, inaugurant des périodes de transition, pilotées par des gouvernements d’union nationale, auxquels prennent part tous les grands partis politiques du pays, sans notes dissonantes remarquables, y compris de la part des protagonistes des crises ayant donné à l’armée le prétexte de (ré)envahir la scène politique.

Aussi, ce que certains ont essayé de faire passer pour des sursauts populaires, combats de défense ou de restauration de la démocratie, n’étaient, dans le fond, qu’une parade politique, visant une simple reconfiguration du pouvoir en lieu et place d’une transformation des rapports du pouvoir et l’émergence de nouvelles mœurs politiques, capables d’opérer une véritable rupture démocratique, favorable à la mise en œuvre de la souveraineté du peuple.

La classe politique nigérienne post-conférence nationale, peine dès lors à convaincre de sa capacité à s’accorder autour de la nécessité de défendre l’intérêt général et du besoin de mettre pleinement en œuvre le projet démocratique. Et le cycle politique issu de la conférence nationale, en plus d’être instable et dysfonctionnel, montre de sérieux signes d’usure. Il manque de souffle et de perspectives.

Il y a par conséquent la nécessité de le ranimer, de lui insuffler une nouvelle dynamique, articulée autour de nouveaux symboles et rythmée par un apport conséquent de nouveaux acteurs, pour une orientation nouvelle, strictement populaire, patriotique et…nationaliste. Un nationalisme, qui serait cependant dépourvu de haine, de racisme et de rejets, car ne visant que la souveraineté et l’indépendance véritable de l’État nigérien, face aux formes subtiles et manifestes de dominations étrangères. Un combat que la jeunesse nigérienne a non seulement les moyens de mener mais aussi de remporter, au regard de la structure démographique du pays et de la force électorale qu’elle pourrait constituer à l’horizon 2021.

La population nigérienne est, faudrait-il le rappeler en effet, globalement jeune. On peut lire, à titre illustratif, dans les rapports des institutions autorisées, que plus de la moitié de celle-ci a moins de 15 ans et les moins de 25 ans représentent 2/3 des 17.138.707 habitants de la population du pays en 2012. Cependant, signataire de la charte africaine de la jeunesse de juillet 2006 à Banjul, le Niger définit, dans sa politique nationale de la jeunesse, les jeunes comme l’ensemble des personnes ayant entre 15 et 34 ans. Une tranche estimée à 5.016.648 personnes en 2012, soit 29,3% de la population globale du pays à l’époque indiquée. Ce poids numérique de la jeunesse nigérienne, serait beaucoup plus conséquent à l’horizon 2021 et principalement dans le cadre des élections qui y seront organisées.

En effet, selon les dispositions légales, le corps électoral nigérien est constitué de personnes âgées d’au moins 18 ans et des mineurs émancipés, jouissant de leurs droits civiques et politiques et n’étant dans aucun cas frappés d’incapacité prévus par la loi. Et selon les extrapolations de l’Institut National des Statistiques (INS), la population nigérienne avoisinerait le chiffre de 24.112.753 habitants en 2021. Le nombre des Nigériens se trouvant dans la tranche d’âge allant de 18 à 80 ans, serait de près de 10.192.977, dont 5.834.879 appartenant à la tranche des 18-34 ans. Autrement dit, les jeunes de 18-34 ans constitueraient 24,19% des 24.112.753 habitants qui composeraient la population nigérienne en 2021 et près de 57% du corps électoral nigérien à la même période.
Près de 57 % du corps électoral. C’est beaucoup plus que ce qu’il faudrait pour provoquer un basculement, dès le premier tour d’une élection présidentielle et ce, même en prenant en compte l’exigence de la majorité absolue. Un chiffre qui pourrait d’ailleurs être considérablement revu à la hausse, avec les redressements statistiques requis, un remarquable taux d’inscription sur les listes électorales (bien entendu !) et la prise en compte des mineurs émancipés et notamment les électeurs ayant moins de 18 ans mais qui disposent des statuts définis par la loi leur permettant de voter.

Mais ce poids numérique des jeunes dans le corps électoral, serait sans consistance et inutile, si on n’arrivait pas à le convertir en force électorale, à travers des initiatives citoyennes résolues, collectives, concertées et désintéressées, favorables à un vote principalement axé sur le bien-être commun des populations nigériennes. Une force électorale, qui serait donc en mesure de provoquer l’indispensable recomposition et restructuration du paysage politique nigérien, autour non pas uniquement du critère de l’âge, mais des principes démocratiques d’égalité, de liberté, susceptibles de garantir la prise en compte des préoccupations et aspirations globales du peuple nigérien.

Il est à cet égard indispensable de remarquer que l’électeur qui aurait 34 ans en 2021, est né en 1987, sous le régime militaire, au moment où il n’y avait plus de traces des efforts accomplis par les dirigeants de la 1ère République pour l’émancipation du peuple nigérien et son rayonnement. Mais il n’a pas non plus véritablement connu le penchant du régime militaire pour l’ordre, la discipline, la compétence, l’intégrité des cadres et agents de l’État. Il n’a pas vécu à l’ ère de l’école publique entièrement gratuite et performante, des soins médicaux de qualité et tout aussi gratuits, et du service public plutôt fonctionnel globalement.
Quant à l’électeur qui aurait 18 ans en 2021, il serait né en 2003, sous la 5ème République. Lui non plus n’a pas connu la période prédémocratique et les exploits de leurs dirigeants respectifs cités plus haut, ni le courage et le patriotisme du dirigeant de la 4ème République. Mais il a dû certainement faire partie des bénéficiaires de la mesure de gratuité des soins médicaux pour les enfants âgés de 0 à 5 ans, adoptée par les autorités de la 5ème République et en particulier les héritiers politiques du régime militaire.

Tout ce contingent de potentiels électeurs de 2021, a par conséquent besoin de connaitre pleinement l’histoire socio-politique du pays, afin de permettre aux éléments qui le constituent, d’identifier les acquis utiles et expériences positives antérieures ainsi que d’autres potentialités indispensables, sur lesquels ils pourront s’appuyer pour formuler leurs exigences et choix politiques, en vue de l’avènement d’un nouveau cycle politique, respectueux des principes démocratiques et soucieux de l’épanouissement moral et matériel du peuple nigérien.

Mais pour devenir la force électorale transformatrice de 2021, la jeunesse nigérienne actuelle doit davantage prendre conscience de son devoir envers la nation. Elle doit se résoudre à prendre ses responsabilités, en ayant le courage de renoncer à la quête du gain facile, aux goûts de luxe, aux réflexes sectaires et divisionnistes que lui inocule la frange nocive de la classe politique nigérienne, dans le but de la maintenir sous son escarcelle, neutraliser ses élans transformateurs et différer indéfiniment le projet d’émancipation effective du peuple nigérien. La jeunesse nigérienne du début des années 1990 a lutté pour l’adoption d’un processus démocratique, qui a été d’abord élitiste, avant de prendre des allures oligarchiques sous la présente 7ème République. Il appartient à la jeunesse actuelle de le récupérer, avant de le réorienter vers l’idéal de leurs aînés et exiger sa mise en œuvre effective, à travers actions concrètes, pacifiques, républicaines, mais efficaces et décisives !
Vivement…

Par Dr Elisabeth Sherif

16 août 2018
Source : https://www.facebook.com/profile.php?id=100007473317000

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