De la question de l’élection présidentielle prématurément propulsée au centre du débat politique : Par Abdourahamane Oumarou Ly (2)

De la question de l’élection présidentielle prématurément propulsée au centre du débat politique : Par Abdourahamane Oumarou Ly Images d'illustration L’institution présidentielle a toujours été au centre du débat politique dans le monde ; cela est d’autant vrai en Afrique où les prérogatives du président de la République lui permettent de maîtriser le jeu politique. Au Niger, l’élection présidentielle, prévue pourtant en 2021, occupe depuis de longs mois le devant de la scène médiatico-politique. Les réseaux sociaux, la presse et les acteurs politiques en font, à longueur de journée, leur sujet favori. Il est à s’interroger si ce fort intérêt porté à la question (I) n’est tout de même pas disproportionné (II).

 1. Le vif intérêt du débat de l’élection présidentielle

Dans le constitutionnalisme africain, le statut du président de la République est une question d’enjeu majeur. Comme le souligne le professeur Gérard Conac, en Afrique c’est le président de la République qui « bâtit la nation, dirige l’Etat et le personnalise à l’extérieur comme à l’intérieur ». Cette affirmation semble applicable au contexte Nigérien. En effet, la Constitution du 25 novembre 2010 attribue au président de la République le rôle d’acteur principal sur la scène politique.

Pour ne citer que quelques prérogatives : il est le Chef de l'Etat, il incarne l'unité nationale, il est le garant de l'indépendance nationale, de l'unité nationale, de l'intégrité du territoire, du respect de la Constitution. Le président de la République assure le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l'Etat. Il nomme le premier Ministre. Il est le chef de l'administration, le chef suprême des armées.

Le contrôle du pouvoir politique a pour corollaire le contrôle des ressources. Les postes de responsabilités deviennent alors une source d’opportunités pour les militants et sympathisants des partis au pouvoir

Plus que la prééminence présidentielle et tout ce qui va avec sur le plan patrimonial, le contexte dans lequel se déroulera la prochaine élection lui donne un cachet particulier. En effet, le président de la République a pris l’engagement de respecter l’article 47 de la Constitution limitant le nombre de mandats à deux. Sauf revirement, le pays s’apprête à vivre un virage démocratique historique.

L’alternance ou la continuité se profilent. Dans le premier cas, un candidat issu de l’opposition sera démocratiquement élu pour succéder au président sortant, démocratiquement élu. Olivier DUHAMEL et Yves MÉNY définissent l’alternance comme « un transfert de rôle démocratique au terme duquel, dans le respect des institutions, les partis d’opposition (ou une fraction d’entre eux) accèdent au pouvoir politique et les partis (ou une fraction d’entre eux) entrent dans l’opposition »

Ce mécanisme permet, conformément à la Constitution, de renouveler le personnel des dirigeants après la tenue d’élections libres et transparentes.

Dans le second cas, la dévolution du pouvoir, assurée pacifiquement, s’effectue au sein des forces politiques de la même mouvance.

L’alternance ou la continuité constituent le marqueur fondamental d’un processus démocratique et c’est de bonne guerre que des contradictions se fassent jour au sein des blocs de partis, au sein d’un même parti et entre le pouvoir et l’opposition. Naturellement, le citoyen, dont la classe politique prétend assurer le bien être, a son mot à dire. Le tout est de savoir s’il le fait de façon dépassionnée et constructive. Hélas non.

 2. Un débat aux allures disproportionnées et malsaines

La liberté d’expression est une condition sine qua non de la démocratie. Et le débat met en évidence la santé démocratique d’un pays. Il faut le distinguer à deux niveaux. D’abord entre les candidats. Le moment venu, ces derniers doivent exposer leurs programmes et les idées concrètes pour assurer leur mise en œuvre. A travers les programmes qui constituent une composante essentielle de la compétition électorale, ils vont pouvoir espérer conquérir l’électorat qui saura les comparer, établir les différences et faire des choix pertinents. Par le passé, force a été de constater que, chez la plupart d’entre eux, des programmes dignes d’intérêt n’ont pas été toujours servis aux électeurs.

En attendant le débat entre les candidats, les échanges se déroulent déjà entre les citoyens au moyen des réseaux sociaux. Bien menés et argumentés, ces échanges cadreraient avec les exigences de la démocratie. Vu leur importance, le philosophe Jurgen Habermas préfère les appeler « délibération démocratique ».

Toutefois de débat, loin s’en faut. Au lieu de traduire les attentes des citoyens, évoquer des sujets d’intérêt général et les fondamentaux du développement, les échanges ont pris pour seul centre d’intérêt la personne des candidats déclarés ou supposés et la vie des partis politiques, tous scrutés à la loupe. Les citoyens semblent s’inscrire dans la dispute et la polémique, se substituant en organes électoraux en charge de validation des candidatures, voire de proclamation des résultats définitifs des élections.

La participation publique saine des citoyens peut pourtant contribuer à influencer les programmes des candidats, au lieu des échanges infructueux et démesurément passionnés pour une élection politique à venir dans 18 mois. Le juge Kéba Mbaye a prévenu que : « les pays les plus puissants du monde ne sont pas ceux où la politique est reine. C’est plutôt le contraire. »

Abdourahamane Oumarou Ly

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