Gouvernance et réseaux de pouvoir : Issoufou Mahamadou, du sable dans l’huile de moteur de Bazoum Mohamed

Que se passe-t-il réellement au sommet de l’État ? Entre léthargie et tâtonnement, le pilotage à vue imprimé à la marche de l’État par Issoufou Mahamadou se révèle indestructible. Porté au pouvoir grâce aux bons offices d’Issoufou, Bazoum est perçu, jusque dans les rangs du Pnds-Tarayya dont il n’a toujours pas démissionné, comme un sous-fifre de ce dernier, une sorte d’otage qui a, certes, des velléités de pouvoir, mais qui reste bien prisonnier du carcan issoufien. D’ailleurs, une source interne au Pnds ayant requis l’anonymat a confié au Courrier que si Bazoum n’a pas encore démissionné de la présidence du Pnds, c’est parce qu’il ne compte pas laisser la place vacante à Issoufou qui attendrait sa démission pour mettre à nouveau le grappin sur le parti et ses structures. Depuis presque deux mois qu’il est installé dans les fonctions de président de la République, Bazoum Mohamed n’a pas cru devoir prendre congé du Pnds. La confidence de notre source a quelque chose de troublant. Pourquoi, alors que la Constitution lui en fait obligation, Bazoum reste toujours accroché à cette fonction partisane ?

Ça sent le roussi entre les deux hommes. La méfiance s’est très vite installée entre eux et la question de la garde présidentielle en est, rapportet- on, au centre de tout. Les tendances de gouvernance affichées par Bazoum Mohamed ne seraient pas particulièrement bien vues du côté d’Issoufou Mahamadou. Depuis qu’il a été investi, le protégé n’a pas arrêté de poser des actes qui discréditent davantage le mentor aux yeux des Nigériens. Certes, il ne s’agit pas d’actes majeurs portant sur des enjeux importants. Cependant, ils ont, chacun, une valeur symbolique qui a permis à Bazoum d’engranger la sympathie d’une partie de l’opinion nationale qui constate et se réjouit publiquement de ce décalage entre la gouvernance des deux hommes.

Bazoum suscite malgré tout chez ses compatriotes l’espoir d’une gouvernance nouvelle

Dans le camp d’Issoufou, les gestes de bonne volonté de Bazoum Mohamed en direction de ses compatriotes sont nettement perçus comme étant autant de petits coups inamicaux de la part de Bazoum Mohamed. D’abord, il allège considérablement le dispositif sécuritaire lorsqu’il se déplace ; une mesure qui a énormément plu aux Nigériens qui ont vite fait de le relever. Depuis l’arrivée de Bazoum, ils ont oublié ces tracasseries et blocages de la circulation routière par le fait de la garde présidentielle. Des tracasseries et blocages qui frappaient, sans distinction, travailleurs allant au service, étudiants et élèves allant à l’école, hommes d’affaires, malades en instance d’évacuation, et même les morts, bloqués souvent dans l’antre de la morgue nationale en attendant le passage du cortège présidentiel. Puis, cette présence presque obligée pour ministres et hauts responsables d’institutions à l’aéroport pour assister au départ du chef de l’État pour l’étranger. Et comme Issoufou voyageait à un rythme effarant, les Nigériens étaient presque étouffés au quotidien. Il n’y jamais deux sans trois, dit-on. Bazoum, probablement par le biais de ses partisans branchés sur les réseaux sociaux apprend de ses actes. Il lui revient régulièrement l’écho de ce que ses compatriotes pensent de plus en plus de lui. Mais, surtout de l’espoir d’une autre gouvernance qu’il suscite malgré tout.

Ce qui laissait Issoufou Mahamadou de marbre a ébranlé Bazoum Mohamed qui a réagi à la hauteur des attentes de ses compatriotes.

Cette percée de Bazoum Mohamed au sein d’une opinion publique qui ne lui était pas pourtant acquise est assez notable pour ne pas sauter comme un cheveu dans la soupe. Partisans et adversaires politiques, acteurs de la société civile et journalistes, s’accordent à dire que les premiers actes posés par Bazoum Mohamed tendent plutôt à traduire une rupture d’avec la gouvernance issoufienne. S’il est encore attendu sur les dossiers sensibles de grands scandales financiers de l’Etat pour convaincre les plus sceptiques, Bazoum a toutefois donné un gage de sa volonté profonde de changement. Il est pleinement conscient qu’il ne peut survivre et prospérer dans une logique de continuité. Les témoignages se multiplient en sa faveur, enterrant davantage l’homme qui lui a tenu la main mais dont les Nigériens ne veulent plus entendre parler. Récemment, à la faveur de la tragédie de l’Anzourou, ce qui laissait Issoufou Mahamadou de marbre a ébranlé Bazoum Mohamed qui a réagi à la hauteur des attentes de ses compatriotes. D’abord, il a, à la grande surprise et satisfaction des Nigériens, accepté, pratiquement au pied levé, une audience d’une délégation de la diaspora de l’Anzourou pour l’écouter sur ses préoccupations et attentes. Une réaction d’un chef d’Etat qui entend rester en harmonie avec son peuple et qui est très éloignée des pratiques issoufiennes. Son prédécesseur n’a-t-il pas l’habitude de prendre l’avion pour se rendre à l’étranger, y compris pour assister à des festivités alors que le Niger venait de subir une attaque terroriste des plus meurtrières ?

Le retour des populations de l’Anzourou est un acte de gouvernance majeur qui traduit la volonté de rupture de Bazoum.

Bazoum Mohamed, assurément, est dans une logique de rupture. Sur la question de l’Anzourou, il ne s’est pas du tout contenté de recevoir la délégation des ressortissants, mais il a pris bonne note de leurs attentes et promis fermement que tous ceux qui le voudraient retourneraient dans les plus brefs délais chez eux. Chose promise, chose due, des camions, bus et autres véhicules ont acheminé, dans les 72 heures suivantes, les déplacés de l’Anzourou dans leurs villages. Sous bonne escorte militaire et un dispositif de sécurité mis en place pour rassurer les populations. C’était inconcevable sous Issoufou qui vivait à des millions d’années-lumière de ses compatriotes. C’est bien plus qu’un coup médiatique. C’est un acte de gouvernance majeur qui traduit la volonté de rupture de Bazoum. Cependant, il ne dispose pas de marge de manoeuvre suffisante pour ramer à son rythme. Issoufou Mahamadou est, de l’avis de proches de Bazoum, une sorte de sable dans l’huile de moteur de celui-ci. Soit, il le fait extraire, soit, son moteur va se gripper plus vite qu’il ne faut.

Bazoum Mohamed est-il l’élève dévoué qu’on raconte dans les cercles du pouvoir ?

C’est la dialectique du nouveau pouvoir à Niamey. Ce n’est ni l’opposition, ni la société civile, encore moins les centrales syndicales, enterrées depuis 10 ans sous Issoufou, qui dérange et gêne. Tout s’est désormais déplacé à l’intérieur du pouvoir, concentrant ainsi tous les germes d’implosion politique. Le duo Issoufou- Bazoum est explosif. La personnalité politique d’Issoufou, dit-on, n’admet pas une autre lumière que la sienne. Bazoum le sait mieux que quiconque. S’il a été assez élégant pour lui tresser des lauriers lors de son investiture, Bazoum sait toutefois que son prédécesseur ne supporte pas d’être relégué au second rang. Les vieux réflexes ne meurent pas si vite, ne s’oublient pas si vite lorsqu’on a été président de la République durant une décennie entière et qu’on a l’intention de ne pas s’éloigner de la gestion des affaires publiques. Selon un collaborateur proche de Seïni Oumarou, jusqu’à preuve du contraire, Bazoum Mohamed n’a pas les prétentions qu’on lui prête devant Issoufou. Selon lui, si, officiellement, Bazoum se présente comme le chef de l’État, dans un cadre privé et face à Issoufou, il fait forcément profil bas et se comporte en élève dévoué devant son maître. Une situation de plus en plus insoutenable pour Bazoum qui a besoin de s’affirmer comme seul commandant à bord.

Les perspectives dans cette adversité s’annoncent des plus difficiles. Si Bazoum est pressé de convaincre ses compatriotes que malgré tout, il peut s’avérer meilleur que celui qui n’a pas connu les problèmes d’actes d’état-civil auxquels il a été confronté, Issoufou, lui, ne peut trouver de satisfaction que dans l’embourbement de son protégé. Selon des avis éclairés, il mettrait par conséquent tout en oeuvre pour qu’il échoue et que les Nigériens comprennent que rien, absolument rien, n’a changé.

Laboukoye