Le textile traditionnel africain : le tisserand, le métier et l’œuvre

Le textile traditionnel africain : le tisserand, le métier et l’œuvre

Les tisserands, plus connus sur les noms de ‘’tchiakey’’ en zarma et ‘’masaki’’ en haoussa, étaient depuis le XVème siècle, des nomades qui tissaient pendant la saison sèche et redevenaient agriculteurs pendant la période des pluies. Ils passaient de village en village et de famille en famille pour tisser les

pagnes ou, le trousseau des femmes mariées ou même encore pour réaliser des draps funéraires. Les tisserands ont donc joué un grand rôle au cours des siècles passés et leur métier a été un élément de l’histoire par son importance économique et commerciale jusqu’à l’époque coloniale.

Son outil de travail est formé de quatre perches et deux planchettes. Sa navette et sa canette, qui lui reviennent des aïeux n’ont rien à voir avec la canette et la navette des machines. Autrefois, elle est fabriquée à partir d’un morceau de tige de mil débarrassé de son contenu ; mais de nos jours, le tisserand la confectionne chez le menuisier. Avec le modernisme, différents types de modèle de ce métier abondent d’ailleurs en Afrique. Les métiers à tisser de l’Afrique, leurs formes, leurs accessoires, leur diffusion ainsi que les processus de fabrication des étoffes, différent selon les régions et les ethnies. Le métier à tisser le plus largement répandu en Afrique de l’Ouest est horizontale, à deux vangs de lisses (ensemble de mailles tendues verticalement côte à côte entre deux planchettes) et à marches (pédales), et il est toujours actionné par les hommes. Là où la femme tisse, le métier est vertical, à lisseron (planchettes minces entre lesquelles sont tendues verticalement les mailles composant les lisses ». Les mailles sont une sorte de boucle de fil faisant partie d’une lisse ou d’une lisseron.

La matière première utilisée pour la manufacture des tissus traditionnels est essentiellement le coton, mais bien avant, la soie sauvage est filée et tissée dans certaines parties de l’Afrique. Dans l’industrie du textile traditionnel africain, l’environnement est donc la matière de création du moment que le coton, la laine, les végétaux et la terre sont les principaux composants des pagnes et des couvertures. Il existe en Afrique trois variétés naturelles de coton : le coton de couleur naturelle écrue ; le coton de couleur rougeâtre ou brunâtre et le coton très blanc. Pour avoir les autres couleurs, on procède à la teinture (siini) du fil, une activité exclusivement féminine. La teinture est réalisée avec l’argile recueillie du fond des marigots et des feuilles servant de fixatif. C’est l’exemple du ‘’Bogolan’’ cher au Mali qui n’a d’autre signification que sa traduction ‘’Bogo’’ veut dire : terre et ‘’lan’’ fait avec. Cette méthode de teinture est dite « à la terre », au Niger, c’est le ‘’Zaara bi’’ d’autrefois qui est teint de cette manière.

En règle générale, la femme égrène, cadre et file ; le tissage est réservé traditionnellement en Afrique aux hommes. Mais le tissage féminin se rencontre dans certaines régions : La ‘’Tyakeyweyo’’ n’est ni la femme du Tyakey, ni la femme qui tisse, mais la femme qui engage le tisserand comme sa main d’œuvre à la maison et s’occupe elle-même de la commercialisation des couvertures et autres pagnes confectionnés.

Le tisserand est assis à même le sol en terre battue dans son atelier. Des piquets soutiennent les fils soigneusement rangés et qui passent à travers les peignes ; les pédales montent et descendent, séparant les fils. Tout en pédalant, le tisserand passe et repasse la navette entre les fils et une étroite bande de coton qu’il enroule sur un bâton, s’allonge. Ces bandes cousues une à une par le tisserand lui-même forme des vêtements inusables qui durent une vie entière.

En Afrique, la transmission du savoir se fait par l’oralité. Ainsi, sur les bandes, il y a des motifs qui parlent. Par exemple nous avons la couverture ‘’Oldi et Baleri ’’ qui veut dire du jaune et du noir, cette couverture en coton de 2,50 m par 1,70 m composée de 16 bandes est offerte par la fiancée à son futur, avant le mariage. Le jaune correspond à l’or et le noir à l’Afrique. Nous avons aussi la couverture ‘’bonheur’’ offerte à la famille pour le mariage de leur première fille. Cette couverture est réservée uniquement aux familles riches à cause de sa cherté et le tisserand est invité spécialement dans la famille pour son tissage.

Chez les tisserands Djerma, « la tradition du tissage est assez rigide parce qu’elle est liée à une certaine largeur du battant, aux encoches d’un bâtonnet compteur qui permet de combiner les motifs décoratifs d’une bande de coton à l’autre pour que, une fois réunies bord à bord, elles composent un ensemble harmonieux et minutieusement calculé. Les décors des pagnes ‘’tera’’ par exemple comportent des personnages au puits, des bœufs, des ânes, des chameaux, tous des motifs qui évoquent la vie quotidienne, qui expriment des joies, qui symbolisent les richesses paysannes aux yeux des sédentaires et même les favorisent et les protègent ».

Les tisserands djerma sont répartis en ‘’massaki-Sakala’’ qui tissent les couvertures rayées du style de Dori et de Dosso (5 bandes de 72/28 cm), et en ‘’massaki tara’’ qui se chargent des pagnes (12 à 17 bandes de 8 cm). Au Niger, les matières premières pour la confection de tissus sont le coton et la laine et « le chanvre est très peu tissé».

Les Kanouri et les mobeurs apportent un grand soin à la culture du coton. Celui-ci est égrené, filé, mis en bobines par les femmes. Les bandes tissées, larges de 6 à 8 cm, souvent aussi bien à la confection des vêtements que de monnaie d’échange. Dans les environs de Tillabéri, la laine est filée et tissée en bandes de 30 cm de largeur et de 1,50 m de longueur. On emploie de la laine de couleur pour la confection de ces tissus, leurs bandes sont armées de raies transversales, de losanges, de rectangles, etc. Les tisserands, ‘’tchiakey’’ selon Jean Rouch se disent originaires du Mossi, du Gurunsi ou du gourma.

Dans l’histoire de l’industrie textile le tisserand est un personnage important dans les villages. Son travail est qualifié de magnifiques et d’incroyable. Ainsi tous les étrangers qui ont visité le continent ont été véritablement émerveillés par la perfection de leur travail ; leurs œuvres peuvent rivaliser avec les tissus importés d’Europe. Ces tissus aussi somptueux et aussi beau n’ont rien à envier à la soie.

Sadou Roukiétou Moussa (Source IRSH)


 

UN METIER MENACE DE DISPARITION

De nos jours, cet artisanat est en voie de disparation du moment que les couvertures tissées ne sont plus utilisées comme coussins sur la selle de la monture du Roi, comme ornement mural, ou comme habit traditionnel. Les gens s’intéressent à ces pagnes traditionnels seulement lors des activités culturelles.

Jadis l’apanage de tout le monde, les produits de tissage traditionnel ne sont plus à l’ordre du jour dans la vie courante des Nigériens. La seule tradition qui a failli résister est le fait d’envelopper la jeune mariée avec le pagne traditionnel appelé ‘’soubane’’ pour l’amener chez son mari. Malheureusement le ‘’soubane’’ est aujourd’hui remplacé par un drap dit ‘’caaro caaro’’ acheté à 1500FCFA, montrant dans une certaine mesure, l’acculturation des belles-mères. Ce drap transparent est utilisé sous prétexte de la chaleur ou de la cherté du ‘’Soubane.’ Ceux qui ne sont pas complètement déracinée découpent le ‘’Kounta’’ pour en faire des tableaux vitrés. Mais hélas ! Le métier est entrain de mourir à petit feu.

Pour beaucoup d’observateurs, le tissage artisanal du coton subit la dure concurrence, des tissus d’importation, le tisserand s’est laissé être la victime du progrès et des machines qui tissent bien plus vite que lui. Certes, l’avenir des tisserands est souvent considéré avec pessimisme dans les projets de développement, mais le vrai problème réside dans le fait que les héritiers fuient le métier et que l’apprentissage de l’artisanat du tissage est familial. Le fils du tisserand sans qu’il se rende compte, en aidant son père dans le travail du fil, va sûrement à l’école du tissage et il va acquérir l’orgueil et le goût du métier. Mme Marcel, une Tyakey weyo, une actrice culturelle qui lutte pour redonner vie à cet artisanat qui tend à disparaître a affirmé ceci : « je veux que la tradition ne disparaisse pas, que la jeunesse sache son origine c’est une question du vouloir, de persévérer dans un métier que j’ai toujours contemplé et aimé ».

Le tissage est un métier qui peut être exercé par n’importe quel membre de la société, il suffit d’en faire un gagne pain. Selon Mme Marcel, le métier du tissage est un travail noble, car il n’y a pas d’acte noble que d’habiller correctement et décemment quelqu’un. Or, de plus en plus, les gens ne veulent pas tisser et les couvertures traditionnelles (mur, lit, habits) ont été laissées en faveur de celles importées d’ailleurs. Ainsi certaines personnes qui ont hérité des tissus traditionnelles de leurs grands-parents sont contraintes des fois de les vendre à un bas prix. Ces tissus sont des objets de valeur qui donnent de la valeur et sont coûteux, donc ils ne sont pas à la portée de tout le monde. L’actrice culturelle reconnait que les tissus traditionnels coûtent chers, mais il faut revaloriser cet art au moins pour l’exportation. Nous avons selon elle, l’AGOA, une agence sur le textile des Etats-Unis qui donne des licences d’exportation aux artisans dans le textile pour favoriser l’entrée des textiles africains aux Etats-Unis. Pour elle, « c’est un encouragement pour ceux qui sont dans le textile, mais notre handicape est que les gens ne s’y intéressent pas bien et ne savent pas que nous avons des opportunités.. J’au aussi une fois reçu de l’USAID, le financement pour la formation de 10 jeunes nigériens dans le domaine du tissage. Malheureusement, nous n’avons pu achever la formation au bout de 6 mois qu’avec 3 jeunes. Et 2 ont eu des bourses pour aller se perfectionner au Maroc » affirme Mme Marcel.

Amadou Zakari, un tisserand qui travaille dans l’atelier de Mme Marcel ajoute : « on ne peut pas devenir tisserand au bout de 6 mois. J’ai hérité ce métier de mon père qui l’a hérité lui aussi de son père, l’apprentissage dure 3 ans. Malheureusement, aucun de mes enfants ne veut tisser et je ne les force pas ».

Dans l’atelier de Mme Marcel, les tisserands fabriquent des draps, des nappes de table et des serviettes, des habits pour enfants et pour adultes, des pagnes en une seule bande. « Nous ne faisons pas d’exposition au Niger dans le domaine parce que les quelques tisserands qui restent ne travaillent que sur commande. En plus, la population n’aime pas de nos jours ces produits traditionnels. ‘’Seul le téra-téra est acheté à l’occasion des mariages (25 000 F à 50 000 FCFA). Il y a le styliste Alphadi qui achète mes tissus pour ses créations et une dame qui achète également pour mélanger avec d’autres tissus afin de confectionner des habits, elle aussi c’est pour exporter. J’ai l’habitude d’exposer en Afrique (dans toute la sous-région), en Europe (France, Allemagne, Italie…) en Amérique. Le drame de la Chine, quand je suis allée exposer la première fois, les chinois m’ont tout acheté pour copier. Et pour cela, quand je suis allée pour une 2ème fois, je n’ai vendu aucun article. Les couvertures qu’on peut vendre entre 45 à 50 000, eux, ils vendent la copie à 500 F. Je collecte aussi des très très vieux tissus pour le Musée de l’Homme en France où, c’est l’ancienneté de l’article qui a une valeur » affirme Mme Marcel. Le prix de revient et le prix de vente d’un tissu traditionnel dépendent de la qualité et de la quantité du fil utilisé. Le tissage se fait avec du fil ‘’djersa et du soffori’’ fils traditionnels achetés auprès des femmes aveugles de Tamou qui les filent. Elhadj Yacouba qui s’occupe de la commercialisation des couvertures tissées à Goudirio, Danaré, Sadoré (région de Say) a lui indiqué ceci : « j’ai plus de 20 ans dans cette activité qui est rentable parce jusqu’à présent je n’ai pas trouvé de problèmes d’écoulement. En plus, nous n’avons pas abandonné notre tradition qui impose à chaque parent de l’acheter pour son enfant quand il se marie. J’ai aussi des clients au Grand Marché de Niamey ». Les tisserands tissent les couvertures généralement appelées : soubane, yéyé, Kanta, Dédandi, Sahel vert, Drapeau, Kourkour, Kourgné si kani Tarey, babba, kounta tapis….

Selon une anecdote, l’araignée et le tisserand paraissent des êtres opposés parce que tout simplement le tisserand fut un apprenti de l’araignée. Il a appris à tisser avec l’araignée en l’imitant.

Sadou Roukiétou Moussa


Publié le 19 juillet 2012
Source : Le Sahel