Industrie pétrolière : L’Afrique peut-elle défier l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et la Russie au cas où son pétrole est stratégiquement exploité ?

Après la très attendue méga-raffinerie de Aliko Dangoté au Nigeria, l’Egypte a quelque peu bousculé l’actualité pétrolière de la semaine dernière en annonçant le 28 Avril 2021 dernier, la construction prochaine d’un complexe pétrochimique de 7,5 milliards de dollars. L’objectif du projet étant de produire quatre (4) millions de tonnes de produits pétrochimiques par an, permettre la création de 3000 emplois et à l’Egypte de devenir exportateur. Une autre initiative qui devrait donner des idées dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Le Monde d’Aujourd’hui en parle avec M. Mahaman Laouan Gaya, ancien Ministre et ancien Secrétaire Général de l’Organisation des Producteurs de Pétrole Africains (APPO).

Le Monde d’Aujourd’hui : L’Egypte vient de lancer à Ain Sokhna, dans la zone économique du Canal de Suez, le projet de construction du plus grand complexe pétrochimique d’Afrique. Que représente ce projet en termes d’avancée pour un pays africain comme l’Egypte ?

Mahaman Laouan Gaya : Je me réjouis pleinement de ce projet que je considère comme un signal extrêmement positif pour tout pays qui aspire à une relative indépendance économique. Depuis la période qui a précédé les indépendances jusqu’à date, les pays africains ont beaucoup plus tendance à exporter leurs matières premières à l’état brut, qu’il s’agisse des ressources extractives (minerais, hydrocarbures,...), des ressources agricoles ou animales. Celles-ci sont transformées dans les pays développés en produits finis et reviennent excessivement chères sur les marchés africains. L’essentiel de la valeur ajoutée reste donc l’apanage de ces pays-là. Le fait que l’Egypte décide de greffer un complexe pétrochimique sur la chaîne de valeurs de son industrie pétrolière est une initiative à saluer parce que la valeur ajoutée reste dans son intégralité sur place. Il faut savoir que dans l’industrie des hydrocarbures, un complexe pétrochimique signifie des milliers et des milliers de produits qui peuvent à leur tour permettre de fabriquer de nombreux autres produits dont on a besoin ici en Afrique.

Ces installations permettront en effet, de fabriquer une gamme de produits de la synthèse pétrochimique dont le polyéthylène (matière plastique), le polypropylène (utilisé dans la fabrication de certaines pièces automobiles, d’emballages alimentaires, de tissus d’ameublement ou de vêtements), le polyester (fortement plébiscité dans l’industrie textile), le carburant de soute (utilisé dans les grands navires commerciaux), les engrais, etc... Si tout cela est massivement fabriqué sur place, l’Egypte n’aura plus besoin d’importer et mieux sera même amenée à en exporter vers d’autres pays. C’est dire que la valeur ajoutée en termes financiers, les emplois, la promotion du contenu local et le transfert de technologie et de connaissance dont bénéficiera l’Egypte sont considérables.

Le Monde d’Aujourd’hui : Mais avec ce méga projet industriel, l’Egypte vise plus les marchés de l’Est de la Méditerranée que le reste de l’Afrique...

Mahaman Laouan Gaya : On peut comprendre cela en ce sens que chaque pays mise sur un avantage comparatif. Au regard de sa position géographique, l’Egypte a en effet, beaucoup plus tendance et à même plus intérêt à commercer avec les pays de la Méditerranée orientale (dont certains pays de l’Afrique du Nord), de l’Europe du sud et du Moyen-Orient. C’est le facteur géographique qui l’impose. Il faut en plus considérer la qualité du trafic en Afrique. Aujourd’hui, pour aller de Niamey à Johannesburg, on est parfois obligé de passer par l’Europe, Doha ou Dubaï. C’est long, pénible et très cher. Le constat est que le trafic des échanges intra-africains est très insuffisant, ce qui grève son coût. Mais s’il existe des fréquences régulières entre l’Egypte et le reste du continent, s’il y a de la régularité dans les échanges à travers le transport ferroviaire, maritime et aérien, les coûts de transport vont considérablement baisser et cela permettra d’écouler plus aisément en Afrique subsaharienne des produits fabriqués en Egypte et inversement. Le désenclavement interne de l’Afrique, on en parle quand même. Je pense qu’avec la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) qui est en train de naitre, les pays africains pourront mettre de côté leur égoïsme individuel pour favoriser l’intégration de leurs économies, afin que nous puissions tirer de grands profits du voisinage que la nature a créé entre nous.

Le Monde d’Aujourd’hui : Justement, nous avons souvenance que la ZLECAf a été lancée ici même à Niamey le 7 Juillet 2019. Quelle place, selon vous, les hydrocarbures africains et particulièrement le pétrole peuvent-ils avoir dans ce vaste espace économique ?

Mahaman Laouan Gaya : La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) qui était un rêve des Pères Fondateurs de l’OUA, visait à organiser une vaste Union Africaine avec un volet économique dans lequel il était question d’une libre circulation et d’échange des marchandises, des services, des personnes, et des capitaux. A priori, nous ne pouvons que saluer cette initiative dont l’objectif est de créer le plus vaste marché commun au monde qui sera de nature à permettre une meilleure intégration des économies des pays africains. Mais regardons la réalité en face, pour ce qui concerne le ‘’Volet du pétrole africain’’. Il est unanimement re reconnu qu’en l’état actuel des choses, le commerce international se fait presque sans l’Afrique, puisque ne participant qu’à hauteur de 2%... et dont l’essentiel est le commerce du pétrole brut africain. Le commerce mondial représente en termes de marchandises échangées une valeur de 6300 milliards de dollars et les hydrocarbures (pétrole et gaz naturel) y pèsent pour plus de 25%. Alors, quand vous faites un petit survol de la géopolitique pétrolière mondiale, l’on constate que le développement de l’industrie des hydrocarbures de schiste en Amérique annonce clairement le déclin des réserves de pétrole et de gaz dites conventionnelles, les réserves des grands pays producteurs (Russie, Moyen-Orient) sont également de plus en plus en déplétion, ce qui n’est pas le cas de l’Afrique qui a commencé l’exploitation de son pétrole dans les années 60. Un tiers (1/3) des découvertes d’hydrocarbures de ces vingt (20) dernières années dans le monde l’ont été en Afrique. Cela prouve à suffisance la place stratégique du continent en tant que nouveau point chaud de l’exploration mondiale et cela de consolider sa position en tant que frontière pétrolière et gazière mondiale la plus attractive. Les réserves pétrolières sont donc là en abondance, et il n’y a l’ombre d’aucun doute que le potentiel en hydrocarbures africain peut rivaliser demain avec celui de n’importe quelle autre région du monde. Cela m’amène très souvent à affirmer que si l’Afrique devait être considérée comme un seul producteur et que son potentiel stratégiquement exploité, il est certain que notre continent défiera l’Arabie Saoudite, la Russie et les États-Unis. Aujourd’hui, l’Afrique représente 13 à 14% de la production mondiale, presque autant pour les réserves (et beaucoup de zones offshore et on-shore du continent sont sous-exploitées ou pas encore explorées), mais le continent ne participe qu’à peine à 3 ou 4% de la consommation mondiale de pétrole, et là aussi, une bonne partie de produits pétroliers que nous consommons est paradoxalement importée d’Europe (l’Europe qui ne produit pratiquement plus de pétrole brut !). C’est en cela que le projet du complexe pétrochimique égyptien de Ain Sokhna est à saluer et doit servir d’exemple aux pays africains qui ont le souci de la diversification et de l’émergence économiques. Le commerce intra africain de pétrole est, il faut l’avouer quasiment nul, hormis une très faible quantité de produits raffinés, commercialisée entre pays voisins. Le potentiel en hydrocarbures (pétrole, gaz, charbon) africain peut très largement subvenir au besoin énergétique des 1,2 milliard d’habitants du continent et c’est dommage que cette réalité soit passée inaperçue lors des multiples discussions sur l’élaboration des textes de la ZLECAf. Et alors que les hydrocarbures constituent 25% à 30% du commerce mondial, on ne peut pas imaginer un seul instant un projet d’une zone de libre-échange commercial de quelque région du monde qu’elle soit, et ignorer royalement le pétrole. Au niveau de la ZLECAf, on se rend compte que le pétrole est le grand oublié. Ce qui est inadmissible ! Pour que nous puissions atteindre les objectifs que s’est fixé l’Afrique dans ce cadre, il y a des choses à revoir ; on ne peut pas créer un marché commun de cette envergure et faire fi du pétrole, qui est quand même considéré comme le plat de résistance du commerce international. Au demeurant, l’Organisation des Producteurs de Pétrole Africains (APPO), est dans la perspective d’entreprendre avec l’Association des Raffineurs et Distributeurs Africains (ARA) une étude sur la création d’un marché physique africain du pétrole brut et des produits pétroliers ; et j’ose bien espérer qu’après la mise en place de ce marché physique, l’on puisse migrer plus tard vers sa financiarisation. On peut bel et bien concevoir une bourse de valeurs pétrolières en Afrique, comme c’est le cas dans certaines régions du monde et procéder à la cotation d’un pétrole africain de référence. Je rappelle que le pétrole brut du Golfe de Guinée est de qualité supérieure au Brent et au WTI (les deux pétroles de référence mondiale). Vous convenez qu’avec un potentiel pétrolier aussi important, un marché de plus d’un milliard de consommateurs et une bonne organisation, l’Afrique peut faire face aux aléas des approvisionnements en hydrocarbures et aux ‘’caprices’’ du marché pétrolier international. Voilà en somme une très belle occasion (à rattraper) de se pencher sur ce que je peux appeler la ‘’ZLECAf, volet Pétrole’’ qui peut être un appendice du marché africain des matières premières extractives. Je rappelle par ailleurs, qu’au-delà du pétrole, l’Afrique détient les troisquarts (3/4) des réserves des matières premières de la planète. Cela n’est pas à négliger et encore moins à ignorer dans le cadre de la construction d’un marché commun régional ou continental.

Le Monde d’Aujourd’hui : Vous évoquez là un problème de coordination entre les organisations intergouvernementales africaines et l’Union Africaine ?

Mahaman Laouan Gaya : Je ne saurai donner les raisons exactes de ce pourquoi, mais votre question pose le sempiternelle problème de gouvernance des institutions d’intégration africaines. Aujourd’hui, force est de constater qu’il y a des enjeux globaux qui demandent une réponse globale, une synergie d’action, une mutualisation des efforts pour plus d’efficacité dans la gestion de tous les secteurs (surtout celui de l’énergie) et pour ce faire il faut absolument éviter la dispersion. Rappelez-vous qu’au lendemain de la création de l’OUA, il a été pensé que pour procéder à une intégration générale du continent, il faut créer des organisations régionales qui doivent commencer par intégrer les politiques et économies des Etats se retrouvant dans une zone particulière. C’est ainsi que l’Afrique fut divisée en cinq (5) régions géographiques (les cinq Communautés Economiques Régionales - CER), suivies d’une prolifération d’organisations sous-régionales et régionales sectorielles. Avec cette multiplicité d’organisations poursuivant pour l’essentiel les mêmes buts et constituées des mêmes Etats, le processus d’intégration est resté buté à des sérieuses difficultés. C’est le cas du secteur de l’énergie, où l’on retrouve au niveau du continent des dizaines d’organisations avec les mêmes pays membres, les mêmes missions et objectifs, sans liens organiques entre elles, et qui n’ont malheureusement sur le terrain aucune activité autres que les interminables réunions et conférences. Ailleurs, pour plus d’efficacité, les occidentaux ont créé une seule et unique organisation du secteur de l’énergie, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) et les latino-américains, l’Organisation Latino-Américaine de Développement de l’Energie (OLADE). Là, on a à faire à un seul et unique partenaire pour tout un continent,.. et ça marche mieux. En 2019 à Malabo en Guinée Equatoriale, le Conseil des Ministres des Pays Membres de l’APPO a dans une Résolution demandé au Secrétariat de l’APPO, ensemble avec l’Algérie, d’approcher la Commission de l’Union Africaine pour une fusion de l’APPO avec la Commission Africaine de l’Energie (AFREC). Le processus a quand même entre-temps été lancé. Mais, ça fait déjà deux ans et ça traîne encore ; et je pense personnellement que si cela se réalisait, l’on pourra profiter pour fédérer tout ce pléthore d’organisations et en faire une plus puissante, plus opérationnelle et plus efficace regroupant tous les sous-secteurs de l’énergie (hydrocarbures, énergies renouvelables, électricité, énergie nucléaire, biomasse, valorisation des déchets urbains, efficacité énergétique,…). Pour compléter une de vos précédentes questions, étant donné que l’entrée en vigueur de la ZLECAf est pour l’instant théorique, parce qu’il faut encore du temps et de longs rounds de négociations - avant que les droits de douane entre tous les pays africains ne soient réellement supprimés, la volonté politique pourrait permettre la prise en compte du ‘’Volet Pétrole’’ ou mieux ‘’Volet Energie’’ dans ce processus.

Le Monde d’Aujourd’hui : L’UNION Africaine a pourtant beaucoup oeuvré pour une coordination des politiques africaines dans les secteurs extractif et énergétique ?

Mahaman Laouan Gaya : C’est indéniable le gigantesque travail qui a été abattu depuis des années par les instances de l’Union Africaine et ceux de la Commission Economique des Nations Unies pour l’Afrique. Mais à quoi ont abouti toutes ces réunions, études et multiples Déclarations (que je ne manquerai pas de saluer la pertinence) ? J’ai trouvé dans les archives de l’APPO les résultats de nombreuses réunions tenues depuis des dizaines d’années, sur la coordination des politiques africaines de pétrole, avec des plans d’action intelligemment élaborés… mais, nulle part, je n’ai trouvé un début de mise en oeuvre de ces plans d’action. Il y a quelques années (en 2009), l’Union Africaine a élaboré la Vision Minière Africaine (VMA) qui est un cadre d’orientation qui vise l’utilisation stratégique par l’Afrique de ses ressources minières pour assurer son développement inclusif reposant sur une assise large. Cet excellent cadre d’orientation visant à transformer le secteur extractif de l’Afrique en faveur de son développement durable pêche par son inertie, un manque d’empressement dans sa mise en oeuvre et une absence de notoriété auprès de toutes les parties prenantes. Des dispositions doivent être prises pour pallier cette situation. Pour le cas particulier des ressources stratégiques comme le pétrole, la coordination et le respect de nos politiques nécessitent une volonté politique, mais surtout un grand courage pour se soustraire de l’emprise du capitalisme pétrolier international.

Mais je garde l’espoir qu’avec l’engouement suscité par le lancement de la ‘’phase opérationnelle’’ de la ZLECAf (l’ensemble des pays africains ont adhérés aux décisions prises à Niamey en Juillet 2019). La volonté politique de nos dirigeants prévaudrait dans le sens d’une rationalisation de nos institutions d’intégration économique, d’une harmonisation de toutes les politiques sectorielles, préalables pour abonder conséquemment vers des marchés sectoriels (finances, assurances, pétrole, énergie électrique, transport aérien, etc…), des marchés régionaux (des cinq CER) et enfin un marché unique continental.

Propos recueillis par Arouna Yacouba

 Source : Le Monde d'Aujourd'hui