Les organisations de la société civile sur le pied de guerre : Tend-on vers une confrontation entre les citoyens et le pouvoir ?

Les organisations de la société civile sur le pied de guerre : Tend-on vers une confrontation entre les citoyens et le pouvoir ?Le dimanche 29 décembre 2019, les organisations de la société civile nigérienne ont convié les Nigériens de tous bords à une manifestation publique, une marche suivie de meeting, en soutien aux Forces de défense et de sécurité (Fds). La ville de Niamey, comme les autres fois, interdit ladite manifestation. En réaction à cette ultime interdiction d’une manifestation publique, les organisations de la société civile, outrées, tiennent un point de presse, le mardi 24 décembre, dans l’après-midi. Dans les locaux d’Alternative Espace Citoyens, le quartier général des Osc, ils ont tenu leurs promesses d’être à un tournant décisif du combat citoyen qu’elles mènent. Pour un point de presse historique, le face-à-face avec la presse l’a sans doute été. Pour la première fois, les organisations de la société civile, réunies sous la label de…, ont sonné la révolte. Les responsables de ROTAB, de TLP, d’AEC, du MPCR et Urgences panafricanistes, ont décidé de ne plus s’en tenir aux interdictions systématiques des autorités de la ville de Niamey. Nouhou Arzika lance les couleurs : « Nous allons écraser l’ennemi qu’il soit de l’intérieur ou de l’extérieur », a déclaré le président du Mouvement patriotique pour une citoyenneté responsable. Le bouillonnant acteur de la société civile a souligné, en outre, que « tout citoyen, civile ou militaire, a le devoir de contribuer à la défense de la nation, et nous avons tous la responsabilité individuelle et collective de nous mobiliser face aux défis de cette guerre asymétrique et injuste qui nous est imposée ». Inscrite dans le cadre d’un soutien aux Fds, la société civile tenait à leur rendre un hommage appuyé, leur témoigner leur reconnaissance ainsi que de la solidarité aux familles des soldats tués. Les responsables des organisations citées ne comprennent pas dès lors qu’on puisse prétendre lutter contre le terrorisme, appeler tous les enfants du Niger à l’unité dans cette phase critique de leur existence et refuser aux citoyens de manifester leur soutien et leur solidarité à ceux qui meurent, tous les jours, en veillant à leur sécurité.

Le président français, Emmanuel Macron a parlé et nous, à Niamey, on ne se pose pas de question, on applique à la lettre, advienne que pourra

Le président français, Emmanuel Macron a parlé et nous, à Niamey, on ne se pose pas de question, on applique à la lettre, advienne que pourra. Telle est la lecture de l’interdiction de cette manifestation, noble dans ses motivations et ses objectifs, que font les acteurs de la société civile et de nombreux citoyens qui se disent révoltés par cette tendance insidieuse de mise en veilleuse des libertés publiques. Pour nombre de Nigériens, les menaces à peine voilées d’Emmanuel Macron qui demandait aux chefs d’Etat du Sahel de prendre leurs responsabilités pour mettre fin à cette dualité entre leurs positions officielles et les mouvements populaires de. dénonciation de la politique française dans la région, a été suivie d’effets immédiats. Du moins au Niger où le Président Issoufou ne s’est pas fait prier pour annoncer, sur France 24 et RFI, que l’on porte atteinte au moral des troupes sur son territoire. C’est pourquoi, dans les milieux des organisations de la société civile, il est courant d’entendre qu’en tenant ces propos sur ces grands médias français, Issoufou Mahamadou a adressé un message aussi bien aux Nigériens qu’aux autorités françaises qu’il veut rassurer. Pour Moussa Tchangari, un autre leader de la société civile et secrétaire général d’Alternative Espace Citoyen, auteur d’une tribune sur les réseaux , a écrit d’entrée de jeu, que « à Niamey, les co signes du président français, Emmanuel Macron, sont bien respectées : la société civile est interdite, depuis quelques semaines, de manifester dans les rues de la capitale, et ce, même lorsqu’elle invoque, comme motif de sa manifestation, un soutien aux forces de défense et de sécurité nigériennes dans leur lutte contre les groupes armés terroristes ».

À défaut d’images et de reportages tel qu’on le voit aujourd’hui au Burkina Faso, les OSC nigériennes ne croient pas au bilan en pertes humaines dans les rangs de l’ennemi, encore moins aux montants faramineux avancés par le gouvernement.

Le point de presse des organisations de la société civile sonne, donc, la rupture. Rupture totale, apprend-on, d’avec la facilité avec laquelle elles se plient à des décisions qui sont anticonstitutionnelles, mais aussi d’avec les méthodes et les stratégies de lutte. Tout va désormais changer, dit-on. La colère des organisations de la société civile est apparemment à son comble par rapport à la gestion de la situation sécuritaire, à la prise en charge sociale des familles des soldats tués (veuves et orphelins), à la reddition des comptes dans la gouvernance démocratique. Malgré la gravité de la situation et la répétition de massacres au sein des Forces de défense et de sécurité, il n’y a jamais eu la moindre sanction. Ni dans les rangs des FDS, ni les services de renseignements, encore moins au gouvernement. Les morts s’entassent, le Niger est en train de devenir un vaste tombeau, sans qu’il y ait un changement de paradigmes quelconque dans la stratégie de lutte. Rien que des réunions interminables du Conseil de sécurité national et une restriction continue des libertés publiques. Pourtant, les populations, appelées à coopérer en dénonçant des faits et actes qui pourraient contribuer à l’anéantissement des forces terroristes, jouent parfaitement leur partition. Malgré les risques de représailles, elles informent et rendent publiques les menaces dont elles sont victimes. La situation ne se dégrade alors que 19% des ressources budgétaires, selon le gouvernement, sont investies dans la défense nationale. Ce que réfutent les organisations de la société civile qui dénoncent « des résultats tronqués, mitigés, manipulés » que l’on prétend avoir enregistrés dans le domaine sécuritaire. C’est clair, à défaut d’images et de reportages tel qu’on le voit aujourd’hui au Burkina Faso, les OSC nigériennes ne croient pas au bilan en pertes humaines dans les rangs de l’ennemi, encore moins aux montants faramineux avancés par le gouvernement.

Il est clair qu’il y a des ennemis visibles, mais également des ennemis invisibles, des commanditaires

Les soupçons, longtemps refoulés, font désormais surface. Face à l’assassinat ciblé de chefs traditionnels, aux enlèvements de citoyens avec demandes de rançon, les OSC nigériennes ont franchi le rubicond. Pour elles, il est clair qu’il y a des ennemis visibles, mais également des ennemis invisibles, des commanditaires et des commandités. Selon Nouhou Mahamadou Arzika, « tout laisse croire qu’il y a un jeu qui se joue entre les seigneurs de la guerre et ceux qui leur facilitent l’accès aux armes puisque n’ayant pas tous les usines de production d’armements ». La conviction qui anime les leaders de la société civile est qu’il y a manifestement ceux qui ont intérêt à ce que cette insécurité se développe et perdure. Leur opinion n’est, malheureusement, pas contraire à ce que l’on entend ici et là, lors de discussions sur la situation sécuritaire. Dans un post qu’elle a publié hier, 29 décembre, Samira Sabou, une activiste des réseaux sociaux a interpellé directement le Président Issoufou, chef suprême des armées en lui posant deux questions. Samira Sabou a d’abord demandé au chef suprême des armées pourquoi a-t-il refusé que la scène de crime d’Inatès soit analysée avec vos alliés internationaux alors que vous demandez davantage de coopération ? D’autre part, comment expliquer que vos alliés internationaux (bases militaires étrangères) n’aient reçu l’alerte des attaques d’Inatès qu’à minuit, au moment où il fait nuit, où rien ne bougeait dans les villages, au moment où les meilleurs drones n’auraient rien vu au sol alors que les assaillants ont attaqué vers 15 heures ?

Si le pouvoir en place maintient ces interdictions anticonstitutionnelles de manifestation, la confrontation avec les citoyens va se produire tôt ou tard.

La décision des organisations de la société civile de ne plus se conformer aux décisions d’interdiction de leurs manifestations traduit le sentiment de le-ras-lebol des Nigériens. Les heures et jours prochains seront chargés d’électricité. Pour de nombreux observateurs, l’on s’achemine sûrement vers une confrontation entre les citoyens et les pouvoirs publics, les interdictions systématiques de manifestation ayant conduit de larges pans de la société à se dire qu’ils n’ont pas une autre alternative que de se battre pour arracher le respect de leurs libertés fondamentales. Si le pouvoir en place maintient ces interdictions anticonstitutionnelles de manifestation, la confrontation avec les citoyens va se produire tôt ou tard. Mise en corrélation avec la situation sécuritaire qui se dégrade de jour en jour et un processus électoral bancal, il y a fort à craindre pour le Niger.

Doudou Amadou

05 janvier 2020
Source : Le Canard en Furie

Like what you see?

Hit the buttons below to follow us, you won't regret it...