Réaction de l’acteur de la société civile Moussa Tchangari / Crise sécuritaire au Niger : L’interdiction de la manif du 29 décembre est un signal de restauration autoritaire

Réaction de l’acteur de la société civile Moussa Tchangari / Crise sécuritaire au Niger : L’interdiction de la manif du 29 décembre est un signal de restauration autoritaire A Niamey, les consignes du président français, Emmanuel Macron, sont bien respectées : la société civile est interdite, depuis quelques semaines, de manifester dans les rues de la capitale; et ce, même lorsqu’elle invoque, comme motif de sa manifestation, un soutien aux forces de défense et de sécurité nigériennes dans leur lutte contre les groupes armés terroristes. Ce qui n’est guère surprenant, puisqu’il fallait bien comprendre qu’en disant qu’il n’accepterait pas que « des actions de démoralisation des forces de défense et de sécurité se déroulent sur son territoire », le président Issoufou voulait simplement dire qu’il n’accepterait aucune manifestation de rue susceptible de faire entendre la voix de ceux et celles qui ne sont pas d’accord avec sa politique d’aliénation de la souveraineté.

Dans les milieux du pouvoir à Niamey, manifester pour soutenir les forces nationales de défense et sécurité, c’est une façon subtile de décrier la présence des forces extérieures, en premier lieu la force Barkhane. L’interdiction de la marche du dimanche 29 décembre prochain, dont l’un des objectifs clairs est de soutenir les forces de défense et de sécurité, n’a qu’une seule signification : ces milieux considèrent que soutenir les forces de défense et de sécurité nationales, c’est une façon pernicieuse de démoraliser les forces dites alliées, celles sans lesquelles aucune victoire n’est possible contre le terrorisme. Le simple fait de vouloir manifester, à moins que l’objectif ne soit d’applaudir les propos tenus par le président Issoufou, est un acte de défiance inacceptable : « si vous tenez tant à manifester, c’est que vous contestez le droit du président, souverain sur son territoire, de choisir seul la solution convenable face aux groupes armés », comme le dirait quelqu’un.

En effet, il est important de souligner que l’interdiction de la manifestation de la société civile, prévue pour le dimanche 29 décembre, est un signal fort de la restauration autoritaire souhaitée par le président Macron. Cette interdiction vient nous rappeler que trois (3) décennies d’efforts de démocratisation n’ont pas suffi à enterrer définitivement la culture politique héritée des années d’autoritarisme civilo-militaire. Comme l’a dit l’intellectuel camerounais Achille Mbembe dans une interview à Slate Afrique (juin 2011), il reste encore, au Niger comme d’autres pays africains, beaucoup d’efforts à accomplir pour « démilitariser le politique » et « dissocier l’art de faire de la politique de l’art de faire la guerre ». Ici comme ailleurs sur le continent, la violence étatique, qu’il s’agisse de la violence active (celle qui se manifeste notamment sous la forme de rafle, détention, torture, abus de pouvoir, etc.) ou de la violence passive (celle qui se traduit par la mauvaise gouvernance, l’incapacité à assumer les obligations envers les populations, etc.), est omniprésente ; elle donne à ses détenteurs presque tous les droits qu’aucune loi n’a prévus.

Comme le soulignent certains analystes, cette violence étatique omniprésente ne connaît d’autres limites que les siennes propres ; car aucune institution en place ne parvient à l’arrêter ou même à l’encadrer, comme cela devrait être le cas dans un état de droit normalement constitué. La plupart des citoyens sont quotidiennement confrontés à cette violence sur les routes lorsqu’ils se déplacent, mais aussi dans les services publics lorsqu’ils sollicitent une quelconque prestation. Le recours à la violence dans notre contexte, s’explique d’abord, selon le chercheur Jean- Pierre Chrétien, par le fait que « toute richesse essentielle transite par l’État » ; il apparaît donc comme une nécessité et un impératif de survie, « soit pour entretenir les situations acquises, soit pour les renverser au profit d’autres groupes frustrés ». (Les racines de la violence contemporaine en Afrique », Politique africaine, n° 42, juin 1991).

Ainsi, n’ayant réellement qu’un seul objectif, à savoir se maintenir au pouvoir à tout prix, l’élite au pouvoir dans nos pays ne peut donc s’abstenir de faire recours à la violence. Elle ne peut pas comprendre qu’interdire l’expression démocratique des opinions, par la voie notamment des manifestations de rue, c’est en quelque sorte apporter de l’eau au moulin de ceux qui ont pris la voie des armes pour changer un ordre qu’ils estiment injuste. Cette élite ne comprend pas que si l’extrémisme violent a trouvé facilement des adeptes déterminés dans nos pays, c’est d’abord parce que la violence de l’État, dans ses formes actives et passives, y est omniprésente, s’exprimant au quotidien contre des millions de laissés-pour-compte, et de façon récurrente contre ceux et celles qui croient encore qu’un changement dans la gouvernance peut s’y produire suivant des modalités d’expression démocratique. L’interdiction de la manifestation du 29 décembre prochain procède de cette logique.

A travers cette interdiction, le pouvoir de Niamey nous montre bien que la situation actuelle, marquée par la montée du terrorisme, est une « opportunité historique qui permet de déconstruire négativement la démocratie par l’abrogation des droits, par la proclamation de l’état d’exception, par la transformation policière des mécanismes de gestion du quotidien ». Comme tout le monde peut le constater, plus les attaques terroristes se multiplient dans le pays, plus les espaces de liberté se restreignent ; et plus l’insécurité grandit dans nos villes et villages, plus le pays produit des milliardaires à Niamey. La situation en cours dans notre pays montre clairement que le dénominateur commun des groupes terroristes et de nos dirigeants ne réside pas seulement dans leur propension à user de la violence comme principale modalité d’action politique ; il réside aussi et surtout dans leur aversion profonde pour les libertés fondamentales, en premier celle de pouvoir exprimer des opinions contraires aux leurs sur tout sujet qui leur semble essentiel.

C’est pourquoi il est important que chacun comprenne que la lutte résolue contre les groupes armés terroristes implique aussi une résistance acharnée pour la défense des libertés fondamentales. Cette résistance acharnée contre les velléités de restauration autoritaire, elle est un devoir pour tous et toutes ; car, les libertés fondamentales que le régime en place s’obstine à vouloir restreindre, au moment même où il fait semblant de vouloir engager un dialogue national inclusif, constituent nos seuls points d’appui dans notre l’obscurantisme et l’insécurité généralisée.

05 janvier 2020
Source : Le Canard en Furie

Like what you see?

Hit the buttons below to follow us, you won't regret it...