Alternance politique : Quel est l’intérêt d’Issoufou à laisser un pays ingouvernable à son successeur ?

Alternance politique : Quel est l’intérêt d’Issoufou à laisser un pays ingouvernable à son successeur ?

 Le monde entier se souvient que le président Issoufou, rassurant qu’il ne se présentera pas à un troisième mandat-totem, promettait au terme de ses deux mandats légaux de s’en aller à la suite d’élections qui désigneront les prochaines autorités du pays. Dans le principe et le discours une telle parole ne peut qu’être salutaire et on comprend pourquoi, souvent naïvement, certains partenaires avaient succombé à ce gentleman s’agreement qui relève pourtant plus de la mégalomanie, de la démagogie, de la duplicité politique. Quel mérite peut-on avoir à ne pas se présenter et à vouloir en imposer son choix comme président à un peuple ?

Emmanuel Macron, devant lequel, au Niger, à l’occasion d’un point de presse conjoint, la promesse avait été tenue, avait été le premier à être charmé par un tel discours nouveau, il est vrai, qu’on n’entend pas toujours sous nos tropiques. Par le parrainage de la France, beaucoup d’autres partenaires s’étaient défendu d’évoquer le cas nigérien, tous conditionnés par un discourscharmeur, proposé à qui mieuxmieux. Tous pouvaient oublier que ne pas se représenter, en soi, ne pouvait pas être, forcément, le signe qu’une démocratie marche et fonctionne bien. Mais ils se taisaient, regardant complices la situation se détériorer et laissant un «ami» agir à sa guise, louvoyant les principes de la démocratie pour le laisser seul maître d’une situation qui, de toute façon, ne peut que conduire au chaos, à l’enlisement.

Des acteurs de la société civile, des hommes politiques ont beau attirer l’attention des régnants sur les graves dérapages auxquels peut conduire la gestion cavalière du processus électoral, personne, dans le pays comme ailleurs, ne peut les écouter. A l’international, Issoufou jouait à se donner une certaine image de lui, souvent à tromper sur son leadership. Ses amis et les amis de ses amis, partout, devraient raconter à qui veut les entendre qu’il serait le meilleur quand, au même moment, dans le pays, son régime brille par le vol, par des scandales immenses, par l’enrichissement ostentatoire de son clan, par la trahison du fait du détournement des fonds d’une armée en guerre, par le délaissement de l’école et de la santé, du monde rural et surtout par la mise à mal de la cohésion des Nigériens, aujourd’hui mise à rude épreuve. On emprisonne un candidat pour gagner une élection, on le recale ensuite par quelques débrouillardises infâmes, on arrête et emprisonne une trentaine de leaders, et ensuite cinq cents autres manifestants pour des prisons déjà débordées, on militarise la démocratie pour imposer une victoire, rien de tous ces actes, pour tout dire, ne semble émouvoir une communauté internationale, désormais aveugle et sourde pour ne rien voir et ne rien entendre des faits graves, troublants, qui se passent au Niger. Pourtant, partout, tout ce que peuvent dire les partenaires, ne visent qu’à consolider l’Etat de droit, à soutenir la démocratie, à préserver les droits humains inaliénables. Mais on ne comprend plus. Personne ne comprend plus rien. Une amitié, peut-elle pousser à une telle myopie et à une telle cécité ? Impardonnable ?

Depuis, face à l’entêtement du système à imposer une victoire qu’il ne peut justifier par des chiffres déraisonnés, les Nigériens et avec tous les observateurs, se demandent quel Niger Issoufou Mahamadou, le président sortant, aspire à laisser derrière lui, quand, en début avril, il devrait quitter le pouvoir ? Se peut-il qu’il croit que le pouvoir l’a rendu si fort qu’il peut se permettre de la brutaliser pour dérégler les principes du jeu démocratique dans le pays ? A-t-il pensé, dans ces circonstances qu’il ne rend pas les choses faciles à un dauphin, souffrant déjà de légitimité, quand, forçant, il parviendra à le poser dans le fauteuil qu’il lui prépare avant de partir dans quelques petites semaines ? Issoufou et ses stratèges se sont trompés sur toute la ligne : aujourd’hui les choses ne se passent plus telles qu’ils les avaient tracées et dessinées. Et ils peuvent se rendre compte que la politique est si complexe qu’une simple lecture de Machiavel, ne saurait donner la recette magique à tout déjouer, à tout régenter selon ses seules intérêts et ses seuls calculs. Il est impossible de manipuler l’Histoire.

Issoufou Mahamadou, fut-il le président du Niger, n’a pas de la part de la Constitution du pays, un droit à choisir à la place du peuple souverain, l’homme qui doit présider à sa destinée. Le peuple est le souverain, l’unique, le seul à opérer un tel choix.

Aujourd’hui, alors que beaucoup de personnes ne pouvaient le croire, la crise au Niger a atteint son paroxysme avec des hommes et des femmes qui sont prêts à tout.

Signes graves d’une crise profonde….

Les Nigériens sont connus pour être un peuple pacifique, tolérant, mais poussés à bout, presque dos au mur, ils semblent n’avoir d’autres choix que de se mettre debout pour faire face à leur destin. Les caciques du régime, comme d’autres analystes avaient sous-estimé la capacité des Nigériens à se battre, et à imposer à Mahamadou Issoufou qu’il tienne compte de leurs opinions, de leurs préoccupations. Sans doute que lui-même, pour avoir tout essayé et tout réussi, pouvait croire que le pays devenait son petit empire, où le peuple n’a plus son mot à dire et qu’il pouvait indéfiniment lui imposer ses volontés. Un peuple, est toujours le plus fort dans des contradictions de ce genre. C’est un fait. Il est pourtant connu que les peuples pacifiques peuvent être dans leurs colères les plus barbares et qu’on pouvait avoir tort de minimiser un peuple. Du reste, celui- là par deux fois au moins, a montré à quel point il est aussi capable, comme un autre peuple, de violences, de brutalités inouïes. D’abord, aujourd’hui, c’est partout que l’on parle en mal de ce régime et surtout d’un désir partagé de changement dans le pays pour balayer le socialisme pour que souffle dans le pays étouffé, un vent nouveau. A l’exception des syndicats qui ont trahi, et qui visiblement ont, par leurs silences complices et coupables, choisi leur camp, tous les Nigériens, dans un élan nationaliste, n’expriment que leur réprobation par rapport à la manière par laquelle, depuis dix ans, ils sont gouvernés. On voit depuis quelques temps un éveil d’une conscience nationale de la part de tous les Nigériens qui prennent toute la mesure de la situation en cours dans le pays pour se déterminer par rapport à ce qui se passe dans le pays et le comportement responsable qu’ils doivent avoir pour y faire face. Des avocats, des universitaires, des artistes de renommée, de grands intellectuels, dans le cadre d’un mouvement, se sont retrouvés pour tirer sur la sonnette d’alarme et interpeller sur les dérives graves vers lesquelles, inexorablement, le Niger semble tragiquement se diriger.

Mais c’est surtout au cours de la dernière campagne électorale que l’on pouvait comprendre que ce pays va mal. Depuis quand, en campagne électorale, les Nigériens se sont pris à d’autres, manifestant leur rejet de tout un système et ses acteurs et de ceux qui peuvent leur ressembler ? On n’a jamais connu cela dans le pays. Il se trouve malheureusement que la situation de jour en jour ne fait que se dégrader, et pire, éloignant du pays toute solution pacifique, comme si les camps en conflit devraient être tous prêts pour un ultime affrontement.

Le Niger, disons le mot, est au bord du précipice. Le pays n’a jamais atteint un tel seuil dans toutes les crises qu’il a connues depuis qu’il entrait en démocratie. Il va sans dire que la communauté internationale, commence à comprendre qu’on l’a induite en erreur et que le régime qu’on a voulu lui présenter comme un modèle, ne présente dans les faits rien de ce qui peut le créditer d’une telle réputation. Quand on voit les précautions que le régime prend pour défendre sa victoire, toute chose qu’on n’a jamais connue dans le pays, il est clair que tous peuvent comprendre que cette victoire est loin de refléter la réalité. Pourquoi faire envahir la ville de forces de défense, pour arrêter à tout bout de champ des Nigériens parce qu’ils ne sont pas d’accord et manifestent pour exprimer leur désaccord ? Peut-on dès lors croire à la véracité de cette victoire, et à la démocratie qui est le nôtre, aujourd’hui régentée par des armes qu’on peut voir partout, positionner pour faire peur, pour intimider un peuple qui n’a plus peur ? Cela ne peut pourtant pas être la solution à une situation qui pourrit. L’on a entendu Doudou Rahama, au sortir de la PJ, dire qu’ayant choisi de faire la politique, ils ont en même temps accepté de payer pour leurs convictions et leur combats politiques jusqu’au sacrifice suprême. Comme quoi, il n’est pas bon de pousser les hommes à bout. Les prochains jours, risquent d’être difficiles pour le pays. Il faut prendre au sérieux les menaces qui pèsent sur le pays.

Le malaise nigérien s’internationalise-t-il ?

L’opposition nigérienne a changé de fusil d’épaule en corrigeant sa communication qui, même si elle est encore insuffisante, montre quand même de grands progrès dans la dimension communication de son combat politique. On l’a vue, depuis des jours multiplier les communications pour sensibiliser les populations d’une part, et une certaine opinion internationale sur le bien-fondé de sa lutte et de ce qu’elle exige pour éviter au pays une exacerbation de la crise. Cette communication se poursuit avec une offensive à l’endroit de la communauté internationale et d’abord par certains représentants d’organismes régionaux et internationaux en poste à Niamey. C’est dans une telle situation que l’on apprend, par un audio qui a circulé sur les réseaux sociaux que trente personnalités et associations françaises interpelle le président Français, Emmanuel Macron à «ne pas fermer les yeux sur la situation actuelle au Niger», une situation très préoccupante si l’on en juge par le climat très crispé que l’on voit dans le pays, depuis l’annonce du second tour de la présidentielle avec des positions et des discours qui se sont durcis. Ces personnalités et associations, insistent à faire comprendre que «L’état de la santé de la démocratie au Niger inquiète» aujourd’hui et qu’il faut s’en préoccuper, à juste titre. Comment ne pas le croire quand, elles soulignent qu’on assiste à un raidissement du pouvoir de Niamey surpris dans son impopularité avec des «arrestations, des interdictions de manifester, des violations de droits constitutionnels » qui ne sauraient faire bon ménage avec la démocratie et l’Etat de droit. C’est pourquoi, elles appellent le président français à «mettre en avant les droits fondamentaux de tous les Nigériens ».

Au moment où beaucoup de pays francophones en Afrique de l’ouest risquent d’exploser, du fait des injustices, de processus électoraux biaisés et d’une gouvernance inique, cet avertissement d’intellectuels français est à prendre au sérieux pour ne pas suivre les plaisirs d’individus contre la paix d’un pays qui est aussi la paix de tout un espace, du Sahel en l’occurrence.

La crise nigérienne sort de nos murs. Et cela complique la situation. Et personne n’a intérêt à défendre le faux.

Gobandy