Issoufou Mahamadou et Bazoum Mohamed face aux responsabilités d’Etat : Deux visions et deux desseins antinomiques

Il n’y a pas de doute, Bazoum Mohamed et Issoufou Mahamadou, son prédécesseur, ont deux visions et deux desseins antinomiques vis à vis des responsabilités d’État. À la tête de l’État depuis peu (avril 2021), Bazoum Mohamed est à l’affiche dans toutes les discussions. Dans les salons, dans les fadas, sur les lieux de travail, partout, partisans et adversaires, admirateurs et opposants à ses premiers pas, ne parlent que lui. Pas dans la même veine qu’Issoufou, vilipendé et voué aux gémonies depuis 10 ans. Dans cette guerre d’opinions, ceux qui se disent séduits par les premières tendances de Bazoum Mohamed se recrutent dans les rangs du pouvoir bien sûr, au sein de la société civile, des médias, tout comme chez les opposants. Bazoum ratisse large, mais ce n’est pas sans faire des vagues. S’il a le soutien d’une partie non négligeable des militants PndsTarayya qui ont toujours eu du mal à reconnaître leur parti dans les malversations financières et l’impunité ambiante entretenue par Issoufou Mahamadou, il reste que ceux qui se reprochent des choses ne cessent de rouspéter. Ce sont deux visions qui s’affrontent : l’une, celle d’Issoufou, d’un Niger pourri par la corruption et les détournements massifs des deniers publics et l’autre, celle à laquelle aspire Bazoum, d’un Niger nouveau où doit prédominer la bonne gouvernance.

Bazoum n’est pas Issoufou et que le premier n’a aucune intention de se fourvoyer dans les dérives et travers du second

Par ses discours comme par ses premiers actes, Bazoum donne à ses interlocuteurs de gages sérieux de sa volonté de rupture d’avec la mauvaise gouvernance qui a prévalu durant les 10 années d’Issoufou. Hommes politiques de tous bords, acteurs de la société civile, journalistes, les Nigériens sont nombreux à relever, souvent avec satisfaction, que Bazoum n’est pas Issoufou et que le premier n’a aucune intention de se fourvoyer dans les dérives et travers du second. Le changement en cours est en tout cas nettement perceptible. Et si, au fur et à mesure qu’il avance, il emporte l’adhésion d’un nombre de plus en plus grand de Nigériens.

Bazoum est en revanche jugé trop lent pour ne pas susciter des réserves de la part de ceux qui s’attendent à des changements fulgurants dans la gouvernance. Issoufou Mahamadou a plongé le Niger dans un si grand marasme politique, économique, culturel et social qu’il n’est pas si difficile de l’enterrer. Il suffit, note un confrère, d’oser en se faisant esclave de l’État et du peuple nigérien plutôt que d’un clan.

Issoufou, lui, concentre autour de lui ceux qui se sentent déjà en danger par les idées entretenues par Bazoum

Le caractère antinomique de la vision des deux hommes est patent. Dans les faits, cela aboutit à une recomposition partisane. Si Bazoum gagne en partisans tous azimuts, Issoufou, lui, concentre autour de lui ceux qui se sentent déjà en danger par les idées du premier. Selon des sources crédibles, autour d’Issoufou s’agrègent déjà tous ceux qui, politiques et hommes d’affaires, estiment que Bazoum est en train de mettre en péril les fondements du système. Selon les mêmes sources, ils font quotidiennement part de leurs inquiétudes, de leurs récriminations et de leur volonté farouche de ne pas laisser faire Bazoum. À petits pas feutrés, Bazoum Mohamed avance ses pions, mettant méthodiquement en place un autre système de gouvernance proche des aspirations populaires des Nigériens Bazoum Mohamed a actuellement le vent en poupe. Mais c’est un coup de vent qui risque de l’emporter. Il multiplie les actes de bonne volonté, parle de ses ambitions et projets, tous nobles car d’intérêt général, rencontre des acteurs qui, il y a peu, sous Issoufou, étaient considérés comme des pestiférés, etc. S’il est fermement attendu sur les grandes questions, notamment la reddition des comptes des auteurs, co-auteurs et complices des scandales financiers qui ont défrayé la chronique, Bazoum.

Mohamed engrange pour le moment les points. À petits pas feutrés, il avance ses pions, mettant méthodiquement en place un autre système de gouvernance proche des aspirations populaires des Nigériens.

La décrispation de la vie sociopolitique entamée avec la rencontre qu’il a eue, à son initiative, avec les organisations de la société civile (Osc), est, certes, une excellente chose pour le Niger qui a tant besoin d’accalmie, de cohésion et de concorde. Seulement, elle n’est pas pour plaire à tout le monde. Pour un proche de Bazoum Mohamed qui nous a rendu visite mais qui a requis l’anonymat, « c’est à présent que l’alternance est en cours de réalisation ». Selon lui, Bazoum ne peut se mettre sur le dos tout le peuple pour des intérêts claniques ». Sa rencontre avec les organisations est peut-être un indice intéressant à scruter. « Nous avons besoin de vous dans le combat contre la corruption, la concussion. Vous devez nous aider et votre aide doit pouvoir trouver le moyen de s’articuler de façon qu’elle soit efficace ». Puis…ce mot qui sonne comme une supplication : « Vraiment, je voudrais dire que j’ai besoin que vous me donniez la main ». Tout est dit. Face aux oppositions et obstructions éventuelles à la lutte contre la corruption et les délits assimilés, Bazoum Mohamed sait que ceux qui ont fait prévaloir l’impunité ne le laisseront pas faire. Ils vont user de tous les moyens pour l’empêcher d’aller jusqu’au bout de sa volonté et dans ce combat, nécessairement rude, il aura besoin du soutien des organisations de la société civile.

La lutte contre la corruption, le tendon d’Achille d’Issoufou, le projet cher à Bazoum

La lutte contre la corruption et les délits assimilés n’est pas un sujet nouveau chez Bazoum. Ministre sous Issoufou, il n’a eu de cesse de souhaiter un combat sincère et ferme contre ce fléau. Hélas, sans succès ! Au lendemain de l’élection présidentielle de 2016, Bazoum a ainsi livré son sentiment sur la question. C’était dans le cadre d’une interview accordée à Sahel-Dimanche. Au cours de son second mandat, Issoufou Mahamadou, disait-il, mettra davantage l’accent sur la lutte contre la corruption qui a été le tendon d’Achille de son premier mandat. Il s’y mettra d’autant plus qu’il n’a rien à perdre., a-t-il précisé. Un appel subtil à Issoufou pour mettre l’Etat dans ses droits,mais qui est resté sans écho de la part de l’ancien président. Jusqu’au terme de ses deux mandats, Issoufou Mahamadou a garanti l’impunité à ceux qui ont mis le grappin sur les deniers et biens publics.

La lutte contre la corruption et les infractions assimilées est une lutte à mort contre Issoufou Mahamadou et son clan.

Aujourd’hui à la tête de l’État, Bazoum sait qu’il va être pris au mot. Il a désormais le pouvoir et les moyens de mener cette lutte contre la corruption et les délits assimilés. Un combat qui n’est pas une sinécure, les mis en cause étant encore puissants et se trouvent toujours à des stations où ils ont une capacité de nuisance considérable. Que doit-il faire ? Que va-t-il faire ? Que peut-il faire ? Bazoum le sait, Issoufou Mahamadou, qui a clairement laissé entendre qu’il est hors de question pour lui de le laisser gouverner comme il l’entend, est une épine dans la plante de son pied. Il ne peut ni marcher à son rythme, ni aller là où il veut. Or, Issoufou veut rester le régent, celui qui oriente, prescrit et tire les ficelles d’un magistère auquel il est, en principe, totalement étranger. Le combat sera rude et Bazoum en est pleinement conscience. D’où ses petits pas calculés. La lutte contre la corruption et les infractions assimilées est une lutte à mort contre Issoufou Mahamadou et son clan et Bazoum ne l’ignore pas. Aurait-il résolument pris le parti de l’intérêt général comme le clament ses partisans ? Nombre de Nigériens, notamment dans les rangs de l’opposition politique et de la société civile, attendent de le voir à l’oeuvre pour le croire. Ce ne sont pas les dossiers à scandales qui manquent. Quant à Issoufou, il en aurait déjà assez de voir Bazoum marcher sur ses plates- bandes, avec l’intention clairement affichée de s’offrir le soutien des Nigériens en «raccourcissant» quelques têtes roses sur l’autel de la justice. Une justice qui a tant besoin de retrouver son crédit.

Laboukoye