Issoufou Mahamadou et Bazoum Mohamed : Toujours deux pour une même place

Ceux qui sont vieux d’une cinquantaine d’années et qui sont accrocs du football connaissent probablement cette histoire anglaise. Peter Banks et Ray Clemence, deux célèbres portiers anglais qui se sont disputé la première place en équipe nationale d’Angleterre et qu’on n’a jamais su départager. D’où la formule « toujours deux pour une même place ». L’ancien président, Issoufou Mahamadou et l’actuel, Bazoum Mohamed, ne rejouent la même séquence, cette fois, au Niger et au sommet de l’État. À Glasgow, en Écosse, ils ont offert au monde entier cette image insolite d’un pays, deux présidents. L’un, ancien mais non moins réel et visiblement considéré avec des attributs d’un chef d’État et l’autre, actuel mais sans enferré dans des chaînes qui lui laissent peu de marge de manoeuvre dans la gestion des affaires publiques. La conférence internationale sur les changements climatiques, qui se tient jusqu’au 12 novembre dans la capitale écossaise, a permis de vérifier ce que certains Nigériens appellent le bicéphalisme du pouvoir nigérien. Si le Président Bazoum a officiellement représenté le Niger et a porté la voix de son pays, Issoufou Mahamadou n’en a pas fait moins. Sans être présent physiquement à Glasgow, il a néanmoins participé, à la même hauteur que son successeur, en intervenant dans le cadre d’une visioconférence entre lui et certains illustres participants. Et pour ne point laisser de place à la moindre équivoque, Issoufou Mahamadou a, d’entrée de jeu, tenu à remercier ceux qui l’ont invité à cette conférence : le président français, Emmanuel Macron et le prince Charles d’Écosse.

La lutte contre la corruption et la politique sécuritaire du Président Bazoum sont absolument au coeur de cette mésentente que l’un et l’autre s’évertuent de camoufler.

Pour de nombreux Nigériens, la participation de l’ancien président à cette conférence est sans aucun doute la preuve du bicéphalisme du pouvoir actuel, au Niger. Elle intervient d’ailleurs dans un contexte politique très disputé où l’on parle de plus en plus de divergences profondes entre le Président Bazoum et son mentor quant à la conduite des affaires publiques. L’ancien serait opposé notamment aux inspections d’État dans les services de l’État dans le cadre de la lutte contre la corruption. Une question à laquelle Bazoum Mohamed tient beaucoup et sur laquelle il ne compte pas revenir. Si Glasgow ne présage pas d’un combat qui sera davantage féroce dans les prochaines semaines, elle est toutefois symptomatique d’un malaise profond pour le Président Bazoum qui subit, stoïquement, les coups bas d’un prédécesseur redouté sur bien des plans. Les observateurs de la scène politique nigérienne, notamment les journalistes, relèvent que les sujets de discorde entre les deux ténors du pouvoir nigérien sont à la fois nombreux et graves. La lutte contre la corruption et la politique sécuritaire du Président Bazoum sont absolument au coeur de cette mésentente que l’un et l’autre s’évertuent de camoufler. Si le président actuel ne rate aucune occasion pour magnifier son prédécesseur et louer ses qualités, l’ancien n’a pas dérogé à cette règle de simple convenance politique. Pourtant, le débat politique est largement structuré autour des bisbilles qui les opposent, amplifiées de part et d’autre par un conglomérat de clientèles politiques tout autant opposées dans leurs intérêts.

C’est une première d’avoir un ancien président et son successeur immédiat, quoique dans un format différent, comme participants à la même conférence.

L’épisode de Glasgow est assez retentissant pour ne pas être relevé. Jamais, auparavant, l’on n’a vu un président et son prédécesseur se disputer le leadership dans une même instance internationale et sur le même registre. C’est une première d’avoir un ancien président et son successeur immédiat, quoique dans un format différent, comme participants à la même conférence. Il n’est pas évident que Bazoum n’ait pas senti la gêne d’avoir Issoufou, partout, sur ses traces. Les autorités françaises, qui sont à la manoeuvre de l’invitation de l’ancien président, ont dû certainement arrêter le format avec lui. Pas question d’être sur place en même temps que le Président Bazoum. Ça paraît trop gros pour ne pas être relevé. Les technologies de l’information et de la communication ont réglé le reste. On peut être virtuellement présent et Issoufou a joué le jeu. Dans une parfaite antienne qu’on lui connaît. Son intervention, médiatisée autant que celle de son successeur à la tête de l’État, laisse aux Nigériens l’amer goût d’un pouvoir sans repères, ballotté entre la volonté de changement du président actuel et la détermination de l’ancien à s’y opposer fermement.

YAOU