L’étrange destin de Baré

Ce texte de Docteur Souley Adji, publié en avril 1997, dans les colonnes du journal Alternative, nous a valu, nous membres de l'équipe du journal, à l'époque, des menaces de mort proférées par deux figures du régime de feu général Baré, aujourd'hui disparues : le commissaire Wafy Abdallah et le commandant Tilly Gaoh. L'auteur de cet article a été, un an plus tard enlevé, battu et laissé pour mort. L'année suivante, le général Baré fut assassiné, de manière affreuse, par des éléments de sa propre garde. Comme beaucoup, nous soutenons le combat de sa famille pour une justice sur ce crime; mais, il est important de ne pas oublier qu'un article critique dans un journal pouvait nous valoir, il y a quelques années seulement, des menaces de mort. Qu'Allah pardonne au général Baré, ainsi qu'aux personnages qui, en son temps, menaçaient de mort, enlevaient et battaient les autres pour des articles aussi beaux que celui-ci.

« La Mort et l’Ecuyer du Roi », œuvre du grand dramaturge Wole Soyinka, est certainement l’une des pièces théâtrales africaines qui exprime le mieux l’idée de sacrifice, du patriotisme et le sens de l’honneur. De quoi s’agit-il ?

Le roi vient de mourir et conformément à la tradition, son écuyer, Elesin doit le rejoindre un mois plus tard dans le monde des ancêtres. Au terme de ce délai, le chien et le cheval du roi doivent également être sacrifiés, car autant que l’écuyer, ce sont des êtres chers au monarque. Elesin doit donc se suicider, précisément lors d’une fête organisée pour la circonstance, à une heure précise de la nuit du trentième jour. Dans le cas contraire, une catastrophe sans précédent s’abattra sur la communauté, le chaos s’installera irrémédiablement. De surcroit, l’écuyer plongera sa famille et sa descendance dans le déshonneur le plus total. L’enjeu est donc très important.

Mais voila que dans cette fatidique nuit-là même, Elesin, couvert de cadeaux d’adieu et à qui l’on ne doit rien refuser jusque-là, demande et obtient en mariage la main d’une jeune fille promise à quelqu’un d’autre.

Voila également que les noces célébrées et le mariage consommé, Elesin se rétracte, renonce au sacrifice suprême, au suicide altruiste qu’il doit accomplir – bien qu’il s’y soit préparé en conséquence. Pourquoi une telle volte-face ? Elesin ne veut tout simplement pas se séparer de sa jeune mariée, tellement la vie lui a soudain paru plus belle que jamais ; car, pour rien au monde, il ne détacherait de ce bonheur naissant.

Voila enfin, sans être le personnage direct de ce drame, la situation dans laquelle se trouve le colonel Baré. Dans le contexte nigérien, il s’agira pour lui de se suicider politiquement seulement ; autrement dit, de démissionner au terme de la période de transition pour regagner les casernes. C’est à cela que l’invitent et l’encouragent tous les démocrates, toutes les forces vives non réactionnaires ainsi que la communauté internationale. Faute de cela, ce serait non seulement son honneur de soldat mais sans doute aussi celui de l’armée.

Egalement, ce serait le début d’une ère de nouvelles souffrances et privations pour le Niger, dans la mesure où l’embargo économique et financier sera renforcé par la communauté internationale. Certes, le colonel lui-même clame sur tous les toits que l’armée n’entend pas perdurer après la période transitoire, mais le risque est grand que, comme Elesin, il ne se rebiffe au dernier moment. Car, tout porte à croire, aujourd’hui, qu’il s’est fiancé avec la smuggle démocratie dont le sourire et la fraicheur risquent de le séduire davantage au point de vouloir la marier plus tôt que prévu. Est-il prêt à rompre ces fiançailles grâce auxquelles tous ses vœux sont exaucés, et à se suicider dans l’obscurité de la nuit ?

Il est, en vérité, fort à craindre que les honneurs militaires réitérés, les voyages sans passeport ni billet d’avion, les flagorneries des courtisans et des journalistes, les yoyos des Amazones, ne dissuadent le colonel à sauter le pas le moment venu. Elesin avait eu tout ce qu’il avait demandé ; l’écuyer Baré vient lui aussi d’avoir tout ce qu’il a demandé : régime présidentiel, scrutin majoritaire à un tour, candidatures indépendantes, etc…autant de cadeaux d’adieu, mais qui risquent fort d’être des cadeaux de mariage définitif. Tout cela ne va-t-il pas amener le président du CSN à réfléchir par deux fois, tant la nature humaine, dit-on, est faible devant la chair et la bonne chère ? D’autant plus que les chefs traditionnels viennent pour leur part de l’élever au grade de Général, mettant ainsi la Grande chancellerie devant le fait accompli. La vie et le pouvoir paraitront probablement plus agréables que jamais au colonel et pour rien au monde, comme Elesin, il ne voudra s’en débarrasser. Il n’est pas donné à n’importe qui, laisse entendre Soyinka, de se sacrifier pour le bonheur de la communauté, de cultiver le patriotisme, de renoncer aux plaisirs de la vie terrestre, afin d’être un exemple pour les générations futures.

A ce stade, précisons tout simplement qu’Elesin a fini par mettre fin à ses jours, mais malgré lui : son acte n’a bien entendu rien d’altruiste ; ce ne fut, en effet, que lorsque Olundé, son fils, étudiant en médecine en Angleterre, vint se suicider pour venger l’honneur familial et espérer éviter le chaos à son peuple, qu’il passa à l’acte. Le fils était, en réalité, revenu au village pour assister aux funérailles de son père, qu’il trouva étrangement vivant, voire marié. Il ne le supporta pas, comme toute la communauté d’ailleurs, et ne manqua pas de reprocher cette lâcheté à son père.
Dés lors, au Niger, verra t-on un Olune inciter le…Général Baré à se suicider politiquement au cas où, il voudrait malgré tout, s^éterniser ? Ou à accomplir à sa place, ce qu’il aurait normalement dû faire ? Il ne peut pas manquer sur cette terre de martyrs, des hommes ayant le sens du patriotisme, de la justice et du salut public. Il n’est pas besoin d’ajouter qu’en abandonnant de lui-même, sans donc, qu’on l’y contraigne, les rênes de l’Etat, le colonel Baré sortirait grandi de l’épreuve politique, voire plus grandi que ne le fut l’ex-Président Ali Saibou. Question de destin ! Il aura alors montré son véritable sens du patriotisme, du sacrifice et de l’honneur militaire et sans doute aussi celui de la démocratie véritable. Celle-ci ne saurait en effet s’accommoder d’un galonné à sa tête, même si l’idée venait à celui-ci de troquer momentanément l’uniforme contre un grand boubou.

En tant que représentation du monde et de la vie en société, le théâtre, on le sait, est une mise en scène de personnages qui nous renvoient nos propres comportements, vices, défauts er vertus. Tout ce que montre le théâtre n’est, ni plus, ni moins, que notre vécu, notre propre être et existence.

Au fond, tout ce que nous montre la politique nigérienne n’est-elle pas une grande scène où certains personnages jouent aux « sauveurs du peuple », d’autres aux démocrates d’occasion, le public, lui, se contentant de jouer le rôle d’applaudisseur ; mais sans bien comprendre que ces comédiens cesseront bientôt de faire rire tout le monde ? Tout simplement parce que, au prochain acte, il s’agira des coupures drastiques sur les salaires, de la pénurie généralisée, des restrictions des libertés…y compris celle de rire chez soi. Mais, peut-être aussi que, dans les coulisses de ce théâtre grandiose, d’autres spectateurs se préparent à envahir la scène pour jouer eux-mêmes les vrais rôles de leur existence réelle, et donc de leur propre survie.
SOULEY ADJI,  HEBDOMADAIRE ALTERNATIVE, 7 avril 1997 ; Niamey