Protection de l’enfant dans la région de Zinder : Le Sarkin Baki, une tradition hospitalière au service de la protection des enfants en mobilité

Avec la multiplication des conflits armés, des catastrophes naturelles et divers autres phénomènes qui entravent globalement le bien-être social, le nombre de personnes en mobilité augmentent alors même que les dangers qui les guettent sont de plus en plus nombreux et complexes. C’est dans ce contexte que l’Unicef, en partenariat avec la Direction régionale de la protection de l’enfant de la région de Zinder, a innové en aidant le système d’accueil traditionnel des migrants et étrangers, dont le Sarkin Baki de la cour royale du Sultanat de Zinder est la figure publique emblématique, à mieux intégrer la protection des enfants en mobilité dans leur système alternatif et temporaire d’accueil.

Grâce au soutien qu’apporte l’Unicef à l’approche de protection alternative des enfants en mobilité en les plaçant provisoirement dans des familles d’accueil bâties sur le modèle traditionnel d’accueil des étrangers à Zinder, la Direction régionale de la protection des enfants (DRPE) a recensé et formé trente-cinq (35) familles d’accueil fonctionnelles dont treize (13) pour la ville de Zinder. Un succès que saluent et apprécient les acteurs régionaux qui interviennent dans la chaine de protection de l’enfant, surtout qu’il reconstitue, certes temporairement, le noyau familial : un père, une mère et des frères et sœurs.

Pour la Directrice régionale de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant de Zinder (DRPFPE-Zinder), Mme Abdoulaziz Rabi, les familles d’accueil sont une partie importante du système local de protection de l’enfant et leur apport dans la prise en charge des enfants en mobilité n’est plus à démontrer. Elle précise que depuis les temps anciens, les chefs traditionnels de la région ont toujours désigné des personnes dont la fonction est d’accueillir les étrangers et les enfants en difficultés, à l’image du Sarkin Baki de la cour royale du Sultanat et le chef de village du quartier Ali Yaro de Zinder. Ces personnes, dit-elle, sont désignées sur la base de leur statut social et leur probité avérée.

Depuis 2014, les services de protection de la région de Zinder, en collaboration avec le juge des mineurs et le soutien de l’Unicef, ont initié un processus de sélection et de formalisation des familles d’accueil aptes à recevoir les enfants en mobilité. Cette adaptation, reconnaissent les acteurs du secteur, est rendue nécessaire par l’évolution de la charge de travail, la normalisation des pratiques d’accueil et la mise à niveau des procédures de prise en charge des enfants en mobilité. Engagement personnel et non contraignant, la bonne moralité et l’amour des enfants, de même que le statut de chef de famille avec assez d’espace pour accueillir des étrangers, sont autant de critères mis en avant dans le choix des familles d’accueil.

Mme Abdoulaziz Rabi explique qu’après la sélection et en fonction de leur aptitude à conduire des activités en lien avec les enfants tels que l’écoute, l’appui psychosocial, le conseil, le retracement et la médiation familiale, la DRPFPE de Zinder organise plusieurs sessions de formation des chefs des familles d’accueil afin de renforcer leurs capacités de prise en charge des enfants. Ces formations soutenues par des partenaires comme l’Unicef tournent autour des modalités de signalement, la compréhension des différents stades de développement de l’enfant, l’appui psychosocial en faveur des enfants migrants et les techniques d’écoute.

« Grace à ces formations, le séjour des enfants dans les familles d’accueil est de plus en plus agréable », se félicite la directrice régionale de la promotion de la femme et de la protection de l’enfant de Zinder. Elle souligne également l’appui que reçoivent les épouses des chefs des familles d’accueil afin de mener des activités génératrices de revenus dans le but d’assurer quelques besoins fondamentaux des enfants accueillis. «C’est ainsi que par exemple dans la ville de Zinder, affirme-t-elle, sur vingt-deux (22) familles d’accueil au départ, seules treize (13) ont reçu leurs autorisations d’accueillir des enfants en difficulté », avant d’ajouter qu’à la création des services sociaux, les agents se sont basés sur ces leaders traditionnels pour offrir un hébergement temporaire aux enfants en difficulté. 

Présentement dans la région de Zinder, de nombreux acteurs humanitaires et de protection des enfants en mobilité s’intéressent aux activités des familles d’accueil, surtout dans leur forme actuelle qui accorde plus d’attention à l’enfant accueilli. En plus de l’Unicef et du Sultanat de Zinder, des organisations humanitaires tels que Save the Children, l’un des premiers propulseurs du processus d’officialisation des familles d’accueil, Human Appel International (HAI), et plus récemment la Croix Rouge Danoise et l’OIM, utilisent fréquemment les services de ces familles. Ces organisations, aux cotés de l’Unicef et de la DRPFPE, fournissent ces familles en vivres et en kits d’articles non alimentaires. Les services régionaux de la Police nationale, de la Gendarmerie ainsi que les transporteurs utilisent quotidiennement les services des familles d’accueil de Zinder.

Sarkin Baki et le chef du quartier Ali Yaro perpétuent la tradition, malgré les défis nouveaux

L’honorable Mahaman Lawan Salé, Sarkin Baki à la cour royale du sultanat, et le chef de quartier Mahamadou Ali Yaro, sont les visages par excellence de l’hospitalité légendaire de la région et de la chefferie traditionnelle de Zinder, et par extension, de la population locale. L’engagement de leurs familles respectives en faveur de l’accueil des enfants et des personnes en mobilité, aux côtés d’autres familles à travers la région, est antérieur aux indépendances et à l’installation de l’administration moderne. Le rôle et la fonction se transmettent d’héritier à héritier et toute la famille, y compris les enfants en bas âge, jouent leurs partitions pour agrémenter le séjour de ceux et celles qui passent dans leurs familles.

L’honorable Mahaman Lawan Salé explique que son titre et sa fonction sont une partie intégrante de l’organisation administrative du sultanat de Zinder. « Le travail que nous faisons, dit-il, a trait au suivi des étrangers et des personnes en mobilité qui passent par notre territoire. Notre travail est donc très ancien et est basé sur l’hospitalité légendaire de la cour royale et des habitants de la région », fait savoir ce notable qui a accueilli, avec ses collaborateurs, environ deux cent vingt (220) enfants en mobilité sur la période de janvier à la mi-juillet de cette année.

« Les enfants que nous accueillons sont des enfants disparus, des enfants que les commissariats de police remettent à la DRPFPE et que cette dernière nous confie. Il est de notre devoir de nous occuper de ces enfants jusqu’au jour où on retrouve leurs parents grâce aux recherches … Ils sont sous la protection directe du sultan et notre devoir en tant que Sarkin Baki est de nous occuper au mieux d’eux», affirme fièrement l’honorable Mahaman Lawan Salé de la cour royale du sultanat de Zinder. Les enfants dont on tarde à retrouver les parents ainsi placés sous les ailes protectrices du sultan Aboubacar Sanda Oumarou deviennent de facto « les enfants de Sarkin Baki ».

Ce notable respecté dans le Damagaram et dans toute la région de Zinder se félicite du soutien de la Direction régionale de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant de Zinder, même si le Sultan demeure à ce jour le plus grand bailleur permanent de ce système d’accueil temporaire des enfants en mobilité. «Les enfants qui durent chez nous, nous les insérons dans le système officiel d’enseignement traditionnel et professionnel du Niger. Nous avons des enfants qui se spécialisent maintenant en électricité, menuiserie bois, mécanique auto et bien d’autres secteurs porteurs », déclare-t-il.

Dernièrement, grâce au soutien de la Direction régionale de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant et de ses partenaires, assure Sarkin Baki, lui et ses collaborateurs ont apporté des améliorations dans leur manière de travailler. Il donne l’exemple du nouveau système de séparation en vigueur dans ses maisons d’accueil : une section sécurisée est réservée aux enfants en mobilité, une aux femmes et une autre aux jeunes adolescents qui transitent chez lui. « Avant, nous travaillons dans le noir absolu. Mais grâce aux formations reçues, nous avons aujourd’hui appris beaucoup de choses à même de faciliter notre travail et d’assurer une protection optimale aux enfants. Nous savons bien identifier un enfant et documenter son lieu de départ et sa destination voulue », confesse-t-il au micro avant de plaider pour le maintien et l’intensification des formations des chefs des familles d’accueil de la région.

A un autre niveau de protection encore plus proche de sa cible, M. Mahamadou Ali Yaro, chef du quartier Ali Yaro de la communauté urbaine de Zinder, se bat quotidiennement pour faire honneur à cette tradition d’accueil et d’hospitalité qu’il a héritée de son père, qui l’a lui-même héritée du sien. « Nous avons hérité de cette charge de nos ancêtres. De tout temps, on amenait des enfants en mobilité dans notre famille pour qu’on s’en occupe gracieusement », révèle-t-il. A notre passage, une quarantaine d’enfants était sous sa garde, dont certains resteront à jamais avec lui faute de retrouver leurs parents ou des membres de leurs familles. Tout comme son père et son grand père avant lui, il les verra grandir sous son toit et sous sa protection, participera à leur mariage en qualité de père qu’ils n’ont pas connu et célèbrera avec eux la venue de leurs futurs enfants, fiers du devoir accompli.

Il salue l’accompagnement de la Direction régionale de la Promotion de la Femme et de la Protection de l’Enfant de Zinder et des bonnes volontés de la région qui complètent sur les ressources propres de sa famille pour venir en aide aux enfants accueillis. «Si nous recevons de l’aide de l’Etat et des partenaires, nous pouvons accueillir et sécuriser plus d’enfants en mobilité. Il nous faut faire des travaux sur nos maisons pour augmenter la capacité d’accueil. Nous n’avons plus les ressources nécessaires pour conduire de tels travaux sur les bâtiments », avoue le chef de village Mahamadou Ali Yaro.

Assurer le suivi des familles d’accueil grâce au soutien de l’Unicef et renforcer l’offre locale de protection

Alors que l’efficacité des structures d’accueil temporaire des enfants en mobilité et des étrangers est unanimement saluée par l’ensemble des acteurs du domaine, le Sultan de Zinder attire l’attention sur le lourd poids financier qu’engendre cette pratique basée sur le volontariat et la dévotion des familles d’accueil et de leurs chefs. Avec la cherté de la vie et les nouvelles exigences de la société, il faut nécessairement avoir accès à des ressources financières, qui se raréfient d’ailleurs de nos jours, pour continuer à honorer l’engagement pris de longue date par les aïeux et que doit perpétuer les générations actuelle et future, l’honorable Aboubacar Sanda Oumarou appelle à l’union d’action autour de ces familles traditionnelles.

« Il faut que nous travaillions ensemble. Il faut que l’Unicef, les différents responsables et les porteurs de tenues, se mettent ensemble et mettent ensemble un comité de travail périodique. C’est cela qui va nous donner la chance de satisfaire les victimes et les parents », indique le sultan de Zinder. L’honorable Aboubacar Sanda Oumarou appelle à maintenir la supervision de ces familles « afin de mieux les encadrer et assurer une protection optimale aux enfants en mobilité de passage à la maison Zinder ». Il propose une action combinée entre parties prenantes pour améliorer l’offre d’accueil à travers ces structures traditionnelles.

Pour justement mieux accompagner la direction régionale de la promotion de la femme et de la protection de l’enfant (DRPFPE) et les familles d’accueil temporaire des enfants en mobilité, l’Unicef finance le projet Enfants talibés retournés du Nigeria (ETRN) porté par la coalition des ONGs en faveur des enfants (CONAF). Ce projet voit le jour dans le sillage de la décision du Nigeria de rapatrier au Niger des enfants en situation de vulnérabilité sur leur sol qui sont en majorité des mendiants. « C’est dans cette optique que l’Unicef a décidé de financer la CONAF pour assurer aux enfants talibés retournés du Nigeria un environnement protecteur et aussi faciliter leur fixation, faciliter leur réintégration sociale et faire en sorte que ces enfants puissent étudier dans un environnement beaucoup plus protecteur », précise le chef du projet, M. Salissou Zakari.

Les enfants pris en charge dans le cadre du projet Enfants talibés retournés du Nigeria sont temporairement pris en charge par les familles d’accueil de la région de Zinder. En plus de ces enfants, le projet ETRN reçoit d’autres enfants en mobilité qui sont dans des situations difficiles. « Nous avons un mécanisme de prise en charge pour faciliter leur retour en famille et leur réinsertion car il faut le reconnaitre, le meilleur endroit protecteur pour un enfant c’est sa famille », affirme M. Salissou Zakari. Il ajoute aussi que la protection de l’enfant « ne peut se réaliser sans pour autant parler du soutien de l’Unicef ».

Autour des familles d’accueil temporaire des enfants en mobilité, une synergie d’action s’est créée entre l’Unicef et la direction régionale de promotion de la femme et de protection de l’enfant d’une part, et les autres acteurs du secteur d’autre part. Cette collaboration participative et inclusive vise à assurer à l’enfant un environnement protecteur. Un pari réussi au vu du comportement des enfants dans leurs familles d’accueil. « Il n’y a pas de différence entre ces enfants et les miens. Ils sont tous ensemble et vous ne pourrez même pas les différencier. N’est-ce pas ? », a même lancé Sarkin Baki comme défi aux journalistes membres de la mission de presse organisée par l’Unicef.

En attendant de pouvoir améliorer l’offre d’accueil, les chanceux « bambinos » pris en charge par les familles d’accueil et leurs bienfaiteurs profitent de ces nids douillets et reprennent confiance en eux. Ils retrouvent ainsi, même si cela n’est que temporaire, tous les aspects et le soutien d’une famille joyeuse.

 

Par Souleymane Yahaya(onep)

13 août  2021
Source : http://www.lesahel.org/