Marche Citoyenne à Tillabéri / Insécurité : quand les populations se méfient des paroles et exigent du concret….

L’insécurité a bouleversé la vie à Diffa, et depuis des années, à Tillabéri davantage sur de vastes étendues minées, presque arrachés, arrosées de sang et de larmes. Les populations ont maintes fois crié leur ras-le-bol, et pendant des années qu’ils enduraient les affres de l’insécurité, le pouvoir de l’époque n’avait pas été capable de les écouter et les entendre, les terroristes alignant les tragédies pour endeuiller les soldats envoyés au front et les paisibles populations civiles qui avaient alors été contraintes, face à la recrudescence du phénomène, de quitter leurs villages pour s’abriter ailleurs, dans le pays, multipliant ainsi les déplacés internes qui avaient vécu tant de ces scènes horribles où ils avaient vu les leurs tués cruellement dans une violence inouïe qui pouvait faire croire que leurs bourreaux qui chantent pourtant un Dieu, seraient sans coeur. La région n’avait pas trop de chance dans ce qui lui ressemble fort bien à un complot car de toutes les régions du pays, elle reste celle que la démocratie – pardon la politique – a le plus réussie à diviser avec des hommes qui ne pouvaient plus s’entendre même sur le minimum. Mais au fil des ans et des misères, des souffrances et des désespoirs, les consciences ont mûri et les hommes, peu à peu, face à l’évidence, finirent par quitter le babizétaray pour comprendre l’urgence à se retrouver, à se rassembler lorsqu’enfin, ils peuvent aussi comprendre que c’est leur existence même qui est menacée quand il devient impossible de vivre et de travailler dans cette partie du pays. C’est pourtant, juste au retour du président de la République qui s’y rendait une semaine plus tôt pour remonter le moral aux populations durement éprouvées et aux soldats engagés sur le front, que la société civile de la région a appelé à manifester dans la capitale régionale afin d’interpeller les pouvoirs publics sur l’impatience grandissante des populations qui en ont marre de cette situation qui n’en finit pas. Et apprend-on, ce n’est que le commencement car la société civile qui rassemble désormais au-delà des clivages, se dit déterminée à poursuivre la pression jusqu’à ce que la paix revienne pour qu’il soit possible de vivre dans la région.

Y’en a marre….

Les mots que l’on peut entendre à l’entame même de la déclaration sont révélateurs des malaises et de l’esprit dans lequel se trouvent aujourd’hui les populations. Lorsque le Coordonnateur crie « Tillabéri martyrisée, Tillabéri meurtrie, Tillabéri endeuillée, Tillabéri ensanglantée, Tillabéri déstabilisée, Tillabéri paupérisée » pour en arriver à « Tillabéri abandonnée » l’on aura compris leur ras-le-bol et en même temps le désarroi d’une population qui doute de l’Etat et qui, ne faisant plus confiance, aspire à se mettre debout pour faire face à son destin. C’est d’ailleurs pourquoi, prenant la mesure de la situation critique que vit la région, il prévient que « La présente manifestation vise essentiellement à nous réveiller de notre profond sommeil, car notre existence est en danger » et cette situation urge donc d’en prendre conscience et d’agir avant le pire. Mais, même si la manifestation peut être appréciée au niveau de la région il reste que pour la nation, c’est un fait qui rend compte de ses fractures qu’une insouciance politique a laissées se creuser.

C’est donc un signe fort mais bien triste pour la nation qui peut ainsi découvrir par un tel acte isolé toute la fragilité dont elle est désormais faite lorsque, par leurs maladresses, ceux qui gouvernent depuis dix ans, ne peuvent pas consolider la nation dans l’oubli de ses frontières ethniques et régionales. Cela est aussi l’héritage d’Issoufou : un pays émietté, douloureux à vivre dans les sillons tracés des différences qui le composent par sa sociologie différenciée et sa configuration ethnique plurielle. Jamais les réflexes identitaires ne se sont aussi exposés que sous le régime d’Issoufou et depuis, les regroupements régionaux, voire régionalistes devenus normaux, ne dérangent personne. Diffa avait été dans la même démarche dans l’indifférence des autres régions qui ne peuvent, même lorsqu’il s’agit d’initiatives de parlementaires de la région, être solidaires de leur action. Dans la nation, de tels actes et de telles indifférences ne peuvent qu’être des signes de malaises complexes. Tillabéri, ce samedi 18 septembre 2021, à son tour, est donc sortie seule, pour « son » problème. Et les souffrances partagées ont fini par rassembler et par taire les vieilles querelles byzantines et les rancunes tenaces. Enfin, la région pouvait comprendre la nécessité et l’urgence de sa cohésion face à la situation. Mieux, la peur légitime de voir le phénomène s’étendre, justifie cette volonté nouvelle de se mettre ensemble, et de marcher ensemble jusqu’à ce que la paix revienne dans toute la région, surtout – les organisateurs l’ont dit aussi – dans tout le pays, notamment dans les autres régions affectées par le phénomène d’insécurité.

C’est pourquoi, annonce la déclaration : « En effet, il faut que tout le monde comprenne la nécessité d’une lutte organisée et commune pour nous libérer de la terreur de ces malfrats. C’est pourquoi nous nous devons de conjuguer nos efforts et mutualiser nos énergies et travailler tous ensemble pour finir définitivement avec ces bandits, s’il le faut au prix de nos vies pour que notre région retrouve la paix, la quiétude, voire le développement ».

On peut d’ailleurs voir l’enthousiasme avec lequel, les populations se mobilisaient avec des discours tranchés qui traduisent l’engagement inébranlable d’hommes et de femmes qui ont enfin pris conscience que, face à l’Histoire, leur inaction et leur mutisme pouvaient être suicidaires. Saluant les actes posés par le nouveau président et notamment par sa dernière visite dans la région et l’effort des FDS à sécuriser la zone, ils vont appeler les autorités du pays à déployer davantage d’efforts et de moyens pour mettre fin à l’insécurité. Le comité qui se fait le porte-voix des populations qui se sont levées ce matin pour battre le pavé, sans doute soupçonnant de graves complicités que d’autres avant lui avaient déjà dénoncées, « Demande à la justice d’être plus regardante pour mener des enquêtes approfondies sur les prévenus car les populations s’étonnent que des personnes reconnues complices par tous soient remises en liberté quelques jours ou semaines après leur Interpellation. Cela [, pour elle,] constitue des menaces graves sur les population ». La révélation est grave et pourrait à elle seule justifier que les populations soient si remontées quand on sait pourtant qu’une semaine plus tôt, pour la même préoccupation, le président de la République se rendait dans la région pour tenter de rassurer des populations désemparées, et non sans s’attirer bien de sympathie de la part du peuple par un acte aussi courageux, unanimement magnifié.

En plus de la veille citoyenne que promettent les populations, et dans le pire des cas la prise en main de leur propre sécurité lorsque l’Etat continuera dans les mêmes atermoiements d’une époque et dans les même ambiguïtés, la déclaration de ce samedi matin a suggéré à l’endroit du pouvoir en place une batterie de mesures à envisager pour endiguer le mal. Elle demande entre autres, « la militarisation de la région de Tillabéri (que le Gouverneur et les Préfets soient des corps habillés et en activité », « [la désignation] à la tête de ces différentes entités des ressortissants de la région », « la Création de bases militaires où c’est nécessaire », « La réhabilitation des bases militaires de Inatès et de Sinagoder », « La prompte réaction des FDS en cas d’attaque et d’engager des poursuites », « mener des enquêtes pour identifier les complices de ces malfaiteurs », « définir la mission de l’opération ALMAHAOU», « la réouverture des établissements scolaires fermés pour cause d’insécurité », « assister les familles endeuillées », « déployer les moyens aériens pour faire face à l’ennemi ».

Comme on le voit, les demandes sont immenses mais non irréalisables tant que l’on a une réelle volonté politique d’arriver à bout du phénomène pour lequel les cas libyen, syrien, Afghan, irakien doivent servir de leçon pour tout le Sahel aujourd’hui au creux de la vague. Et comme nous l’avons souvent écrit, presque poussé dans un guet-apens, Bouzoum Mohamed arrive au mauvais moment à la tête d’un pays, entrainé presque sur un terrain miné pour lequel, son prédécesseur qui croit l’avoir fait roi, lui impose une conduite qui ne peut que lui compliquer sa gouvernance et le trainer sur des terrains boueux.

La Renaissance acte III au creux de la vague ?

Partout, dans le pays, il n’y a que des colères, que des inquiétudes, toutes choses qui rendent difficile et délicate, la gouvernance pour un homme qui semble pourtant disposé à écouter le peuple mais à qui un vent contraire, à l’intérieur de son système, rend impossible la marche en avant qu’il veut amorcer. On se demande d’ailleurs, pendant combien de temps encore le nouveau magistrat, dans le respect de sa parole donnée, peut-il continuer à s’accommoder de ce pouvoir téléguidé pour lequel il n’apparait pour nombre d’observateurs, dans le mépris de son orgueil personnel, qu’un instrument manipulable ? Tant qu’il devra gouverner dans ces contradictions, dans ces tiraillements, presque à l’antipode de ses propres convictions et de ses propres engagements politiques et idéologiques, il ne pourra ni « consolider », encore moins « rassembler », et « avancer » ; scénario tragique pour un homme qui, exalté par ses convictions intimes et les vives critiques et dénonciations dont il a été l’objet, voudrait marquer l’Histoire, et laisser le meilleur souvenir aux Nigériens. Or, il ne pourra jamais, tant qu’il ne pourra pas rendre justice, tant qu’il ne pourra pas faire la lumière sur nombre de dossiers auxquels les Nigériens tiennent à ce qu’ils ne restent pas impunis, tant qu’il ne pourra pas dépolitiser notre administration, réaliser les ambitions qu’il nourrit pour le pays afin de réhabiliter le PNDS et son socialisme. Mais peut-il s’affranchir de l’autorité de son « ami » pour pouvoir « avancer » ainsi qu’il le rêve ? Délicate question à laquelle personne, pour l’instant, ne saura répondre.

Et ce n’est pas tout.

A Diffa, Maradi, Tahoua, dans les alentours de la capitale notamment à Kouré, au poste de police, à la sortie de Niamey sur la route de Ouallam, à la prison civile de Niamey, à la prison de haute sécurité de Koutoukalé, il avait eu des attaques qui ne sont jusque-là pas élucidées, et il y avait quelques jours, l’on a enregistré des incursions dans la région de Dosso, toutes choses qui montrent bien que personne, et aucun espace dans le pays, ne sont à l’abri de probables attaques. Cette étendue du phénomène fait ainsi dire à certains observateurs que le pays entier n’est pas à l’abri du terrorisme – si c’en est un – et qu’il y a, face à tant d’actes incompréhensibles, que le peuple sache des vérités autour de la question entourée encore de beaucoup de zones d’ombre.

Agadez, en marge du séjour du président de la République pour la fête de la Cure Salée, avait aussi fait part de ses inquiétudes. Pour ceux qui savent écouter entre les mots, l’on peut comprendre qu’il y a sur cette autre partie du pays des menaces à prendre au sérieux. Déjà, l’on sait que pendant dix années de gouvernance Issoufou, cette partie du pays, comme beaucoup d’autres, avait eu l’impression d’être abandonnée car très peu concernée par les investissements que l’Etat consentait dans le pays. La route de l’uranium, pendant plus de dix ans, alors que le partenaire français exploitant les mines d’Arlit donnait sa cote part pour financer la reprise du tronçon, l’on ne vit jamais le projet aboutir et Issoufou ne s’en n‘est jamais tant préoccupé, occupé à construire des hôtels, de échangeurs et des rails inutiles et à organiser pour sa gloire de grandes fêtes folkloriques. Pire, au même moment, pour plaire à la France et à l’Union Européenne, le régime sortant, alors que tous les gouvernements africains s’y refusaient, prenait sur lui la responsabilité d’appliquer les lois migratoires que l’on proposait au pays africains, assorties d’appuis financiers préférentiels, et ce, pour avoir accès aux guichets de l’UE, se contentant ainsi de subsides – un cadeau empoisonné – pour d’une part contrarier la mobilité et d’autre, réduire les perspectives à une jeunesse africaine à laquelle, les gouvernements africains ne savent rien proposer de concret pour répondre à ses attentes légitimes. En captant ces fonds, le gouvernement nigérien, premier et unique client de l’Union Européenne, détruisait son image auprès des Africains, et l’économie d’une région qui repose sur bien de filières liées aux flux migratoires qui traversent la région, souvent, avec en sus, des hommes qu’on arrêtait et qu’on emprisonnait parce que la loi importée criminalise toute activité liée à la migration. Cela a réveillé bien de malaises dans la région. Les colères s’étaient alors développées, mais des gens, assez responsables dans la région, tant bien que mal, contenaient les colères, décidés à faire la paix dans la région. Ce sont donc les autorités de la région, profitant de la visite du président dans la région, qui alertaient sur des colères latentes, peut-être potentiellement explosives.

Comme on le voit, au-delà de Tillabéri, c’est de grands défis qui attendent la nouvelle magistrature prise en étau par les problèmes du pays et des hommes qui, dans la conscience de leur gestion chaotique, s’activent à avoir une mainmise sur le nouveau pouvoir, décidés à domestiquer un homme et son mandat pour échapper à la justice et ce, après qu’il ait fait la promesse solennelle de lutter sans faiblesse contre la corruption, et les infractions assimilées, ajoutant, pour rassurer les Nigériens et inquiéter la pègre qui infeste son camp, que plus « personne ne sera d’un secours pour un autre ».

Mais le magistrat suprême peut compter sur le peuple qui est débout pour que le Niger soit un pays de justice, un Etat de droit, mais aussi sur une société civile qu’il a rencontrée pour demander son engagement à ses côtés pour combattre les mauvaises pratiques qui ont cours dans le pays.

Il est donc important que le nouveau pouvoir sorte de sa léthargie pour s’affirmer pleinement. Les Nigériens ont l’impression que le nouveau pouvoir, même bénéficiant du comportement amorphe d’une opposition qui a gentiment appris à se taire, fait du surplace, se contentant d’actions de charme, juste pour faire impression et « blaguer » les Nigériens qui attendent mieux de sa part. On se demande alors combien de temps prendra cet attelage qui corrompt son pouvoir, l’aliène pour ne plus gouverner par lui-même. Il est clair que le Niger ne peut pas survivre à ce bicéphalisme et qu’il faille que l’on sache qui gouverne réellement le Niger aujourd’hui. Deux personnes ? Une seule ? Et qui alors ?

Le problème est que partout, les populations attendent. Et ça fait déjà longtemps qu’ils attendent.

Et la montre joue contre tous.

ISAK