Lettre au “président de la République” Monsieur Issoufou, Entre l’école et les prières collectives d’une part, et les transports d’autre part, lequel est plus propice à propager rapidement le virus à travers le pays ?

Lettre au “président de la République” Monsieur Issoufou, Entre l’école et les prières collectives d’une part, et les transports d’autre part, lequel est plus propice à propager rapidement le virus à travers le pays ? J’ai une question qui me dérange et je ne peux mieux m’informer qu’auprès de vous, la source la plus fiable pour les informations officielles. J’ai suivi les obsèques de feu Mohamed Ben Omar sur Télé Sahel et j’ai été surpris d’apprendre que l’ancien ministre de l’Emploi est mort du coronavirus. Est-ce vrai ou est-ce une mauvaise blague à l’endroit de sa famille dont j’ai pourtant vu les membres lors de la cérémonie des adieux. Je n’en reviens pas et constate avec amertume qu’avec un mort, on peut tout faire. Avant de vous rapporter ce qui se dit, acceptez mes sincères condoléances pour la perte de ce collaborateur précieux. Je sais à quel point vous en avez été affecté.

Vous savez, monsieur le “Président”, lorsque des gens, autour de moi, ont commencé à avancer que Mohamed Ben Omar est mort du Covid 19, je les ai immédiatement arrêtés dans leur délire où, Dieu m’en garde, je percevais un brin de mécréance et de méchanceté gratuite. Je leur avais notamment demandé ce qu’ils gagneraient à comptabiliser le défunt Ben Omar dans les victimes du coronavirus. Le défunt n’était pas un ami, mais je ne comprends pas que l’on cherche à salir la mémoire d’un homme mort ou à en tirer profit. Pourquoi n’a-t-on pas dit cela de son vivant ? Je me posais mille questions et je ne trouvais, nulle part, la possibilité que l’hypothèse avancée par les amis soit vérifiée. Et puis, boum ! Le commentateur de Télé Sahel m’enlève toute voix. Je n’en croyais pas mes oreilles, car ce n’est ni, curieusement, le ministre de la Santé publique qui l’annonce, ni le ministre porteparole du gouvernement, mais le reporter de Télé Sahel. Quelle est cette source officielle qui le lui a confié ? Quelle est cette voix officielle qui a préféré se cacher derrière le reporter de Télé Sahel pour distiller l’information selon laquelle Mohamed Ben Omar a été emporté par le COVID 19 ?

Monsieur le “Président”,

Vos compatriotes, je dois vous le dire, doutent profondément de l’ampleur de la pandémie dans leur pays. Ils ne doutent pas de l’existence de la maladie, mais restent sceptiques, très sceptiques quant à l’ampleur de la propagation du virus chez eux. Leur doute, vous vous en doutez, est nourri par l’incohérence de la communication de vos collaborateurs. La mort de Mohamed Ben Omar a d’ailleurs enflammé les choses. J’ai pu capter ce qui se dit et je me sens en devoir absolu de vous le faire savoir. Vous savez, vos compatriotes se sont opportunément souvenu des propos abracadabrants de votre ministre de la Santé publique qui disait, je cite :. « … Et même si j’attrape le virus, il me suffirait de prendre le protocole et le virus disparaît ». Dr Illiassou Maïnassara l’avait dit de façon péremptoire et on ne pouvait douter de ce qu’il avait dit. C’est, rapporte-t-on sur Télé Sahel, ce même virus que minimise le ministre de la Santé publique qui aurait emporté votre ministre de l’Emploi. Pourquoi, si Mohamed Ben Omar souffrait du coronavirus, ne l’a-t-on pas isolé, mettant ainsi en danger la vie de ses proches parents ? Pourquoi, si tel est le cas, ne lui a-t-on pas administré le fameux protocole dont parle Dr Illiassou ? Car, je l’ai appris, cela fait une dizaine de jours que le ministre Mohamed Ben Omar ne venait pas à son Cabinet, souffrant de, je ne sais quoi.

Monsieur le “Président”,

L’histoire du COVID 19 est une tragédie humaine. Malgré les menaces qu’elle représente, malgré le bilan humain désastreux de nombreux pays, ils sont au déconfinement, à l’ouverture et à la démystification. En Grèce, en Espagne, en France, en Belgique, en Turquie, en Pologne, en Allemagne, etc., partout, on assiste à un assouplissement des mesures de restriction. Ce sont pourtant les pays les plus touchés par la pandémie. Même l’Italie a entamé le déconfinement. Le Premier ministre français, Edouard Philippe, a déclaré à ce propos que « la vie économique doit reprendre impérativement et rapidement ». Que dire du propos de notre compatriote Ibrahim Maïyaki qui a dit auparavant que : « on ne peut pas confiner la pauvreté » et que la lutte contre le COVID 19 doit être par conséquent adapté aux réalités de chaque pays.

Sur le continent, certains pays l’ont vite compris. C’est notamment le cas du Ghana qui a levé le confinement, tout comme au Nigeria où c’est le cas dans la plupart des grandes villes. Au Mali, il y a longtemps que les prières collectives sont admises et les élections législatives ont été organisées. Au Burkina Faso, ils ont récemment levé l’interdiction des prières collectives, rouvert les marchés et mis fin à l’isolement des villes fermées. Or, j’ai appris que vous n’envisagez la levée des interdits sur les prières collectives et les activités académiques qu’à partir du 1er juin 2020.

Monsieur le “Président”,

Vos compatriotes ne comprennent pas cette décision pour deux ou trois raisons. D’abord, les prières collectives se font malgré tout et vous gagnerez certainement à lever l’interdit qui n’en est plus un, aujourd’hui. C’est si ridicule et improductif de laisser faire les autres prières collectives et interdire celles du vendredi.

Ensuite, envisager la levée des interdits à partir du 1er juin 2020, c’est proclamer, sans le dire, qu’il n’y aura pas de reprise scolaire avant la rentrée prochaine. En un mot, l’année scolaire 2019-2020 est close. D’ailleurs, j’ai appris qu’il a été demandé aux inspections scolaires du primaire de faire le point des évaluations effectuées et de transmettre toutes les données en trois tranches distinctes. Un premier groupe comprenant les élèves ayant une moyenne comprise entre 0 et 2,49 points ; un deuxième groupe avec ceux qui ont entre 2,50 points et 4,99 points et enfin un troisième groupe pour ceux qui ont 5 points ou plus. Ce qui laisse présager que le gouvernement donnera des consignes à appliquer aux inspections pour décider des passages et redoublements des élèves.

Enfin, il faut bien se poser cette question :

entre l’école et les prières collectives d’une part, et les transports d’autre part, lequel est plus propice à propager rapidement le virus à travers le pays ? Je note que, officiellement, toutes les régions du pays ont, au moins, un cas.

Personnellement, je ne comprends pas cette mesure pour l’école alors que les prières collectives se pratiquent malgré tout, les marchés sont toujours ouverts et les transports en commun se font malgré tout. Même l’isolement de Niamey s’est révélé un leurre. Pourquoi peut-on autoriser les transports en commun sans pouvoir le faire pour l’école ? Je ne comprends pas et comprends aisément tous ceux qui s’interrogent sur l’efficience des décisions gouvernementales. Si le COVID 19 ne doit pas, malgré tout, empêcher aux marchés d’ouvrir, aux transports en commun de se faire et à l’enrôlement biométrique de se poursuivre, pourquoi doit-il peser si lourd sur l’école ?

Monsieur le “Président”,

Je sais qu’il y a des risques de propagation que vous voudrez éviter avec une reprise des cours à l’école. Mais, ces risques ne sont-ils pas encore plus grands avec les marchés et les transports en commun ? Toute la problématique tient à une chose : si votre gouvernement parvient à expliquer, de façon soutenue, les raisons objectives pour lesquelles il n’y a pas autant de risques dans les transports en commun et les marchés qu’à l’école ou dans les mosquées, le pari est nécessairement gagné. Dans le cas contraire, le doute sur la sincérité de la lutte et les mesures gouvernementales vont s’accentuer et générer un malaise de plus en plus grand.

Monsieur le “Président”,

La tendance, chez nous, je dois l’avouer, est inquiétante. On a nettement l’impression que nous ramons à contre-courant de l’histoire de la lutte contre le COVID 19. J’espère simplement que la propagation du virus dans le reste du Niger, quoi que faible, n’hypothéquera pas la tenue des élections. La commission électorale, certes, a accusé un énorme retard bien avant l’avènement du COVID 19. Maître Souna Issaka ne peut, donc, en aucune façon, essayer de noyer son échec dans cette tragédie. Personne n’a le droit d’exploiter à d’autres fins la pandémie du coronavirus, ni se faire de l’argent sur le dos du contribuable nigérien.

Mallami Boucar

10 mai 2020
Source : Le Monde d'Aujourdhui