Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président”, Hier, vous disiez que ce sont des militaires épris de coup d’état qui bloquaient les moyens aériens, à Niamey alors que vous les pressiez de les envoyer sur le front où leurs frères d’armes

Lettre au “président de la République” : Monsieur le “Président”, Hier, vous disiez que ce sont des militaires épris de coup d’état qui bloquaient les moyens aériens, à Niamey alors que vous les pressiez de les envoyer sur le front où leurs frères d’armes en ont le plus grand besoin Depuis quelque temps, le Niger entier bruit d’informations rendant compte d’un scandale à la fois inexcusable et inadmissible. Il s’agit de cette affaire sulfureuse de dissipation de plusieurs centaines de milliards destinés à l’armement et à l’équipement des Forces de défense et de sécurité. La presse, depuis quelques semaines déjà, distille des informations portant sur des commandes fictives, avec des entreprises tout autant fictives grâce auxquelles des milliards ont atterri, sinon dans le béton dans la périphérie de Niamey, du moins dans des comptes bancaires de personnes ayant eu à gérer la défense et la sécurité. Des commandes fictives ! Pour détourner l’argent public destiné à mieux équiper et à mieux armer une armée dont les éléments tombent pratiquement comme des mouches. Quelle énormité ! Ces individus, dont je n’ai pas besoin de connaître l’identité, ont du sang sur les mains. Le sang de tous ces soldats fauchés, souvent à la fleur de l’âge et de toute façon dans l’exécution d’une mission des plus nobles. Vous imaginez-vous, des milliards destinés à défendre la nation en danger que des individus ont détourné à leurs fins personnelles. Ces individus ne sont-ils, monsieur le Président, pires que ceux qui s’attaquent à vos alliances et qui demandent de les défaire ? Y a-t-il pire que ceux qui se paissent du sang des autres ?

Monsieur le “Président”

Souvenez-vous de votre message à la nation, à la veille du 18 décembre 2015. A l’occasion, à la grande surprise de vos compatriotes, vous avez fait état d’un complot contre la sûreté de l’Etat impliquant des militaires dont l’intention serait d’utiliser à cette fin les moyens aériens. Des moyens aériens, aviez-vous dit, que vous les pressiez depuis de longs mois d’envoyer au front, mais en vain. Voici, in extenso, ce que vous avez déclaré : « Alors que toutes les institutions qui ont la charge préparent activement les élections afin que le peuple nigérien puisse faire son arbitrage dans la transparence, une poignée d’individus qui ont la tête dans les années soixante, ont décidé de substituer leur propre arbitrage à celui du peuple souverain. En effet, le Gouvernement vient de déjouer une tentative malheureuse de déstabilisation. L’objectif de ces individus, animés par je ne sais quelle motivation, était de renverser le pouvoir démocratiquement élu en utilisant les moyens mis à leur disposition par le peuple pour assurer sa sécurité. Ils envisageaient notamment d’utiliser la puissance de feu des moyens aériens qu’ils ont bloqués délibérément depuis des semaines, ici, à Niamey, alors que les pressais de les envoyer à Diffa sur le front de la lutte contre Boko Haram où nos vaillants soldats, leurs frères d’armes, en ont le plus grand besoin. Il s’agit, ni plus ni moins d’une haute trahison non seulement contre les institutions civiles de l’Etat, mais aussi contre l’institution militaire elle-même. Il s’agit d’un coup de poignard dans le dos de leurs frères d’armes affectés au front ». Ainsi, donc, vous disiez, hier, que c’était des militaires épris de coup d’état qui bloquaient les moyens aériens, à Niamey alors que vous les pressiez de les envoyer sur le front où leurs frères d’armes en avaient le plus grand besoin. Aujourd’hui, qui et qu’’est-ce qui les bloque ?

Monsieur le “Président”

Ce que vous disiez, hier, est encore pire, aujourd’hui. Cette fois-ci, non seulement les moyens aériens que auriez demandé avec insistance à envoyer au front ne sont pas là où ils doivent être alors que ceux qui les bloquaient ont été neutralisés, mais les ressources financières pour en acquérir des moyens supplémentaires ont été détournés. J’imagine que c’est pire qu’un coup de poignard dans le dos des soldats affectés au front. D’un poi t de vue civil, c’est aussi pire puisqu’il s’agit même plus d’une haute trahison contre les institutions civiles de l’Etat, mais plutôt contre le peuple nigérien. Vous imaginez, donc, la surprise totale de vos compatriotes, face à votre silence. Comment pouvez-vous garder le silence face à cet état de fait qui est pire que ce que vous dénonciez en décembre 2015 ? Vos compatriotes attendent de vous que vous réagissez, avec fermeté et à la mesure des crimes commis. Souvenez-vous, rien qu’à Inates, Sanam et Chinagoder, ce sont 174 soldats que nous avons perdus. Officiellement.

Je crois sincèrement que vous n’avez pas de meilleure voie à suivre dans cette douloureuse affaire que de laisser la justice faire son boulot. Que dis-je ? Laisser la justice faire son boulot ? Non, vous devez vous investir personnellement en instruisant officiellement le Parquet pour juger les auteurs, co-auteurs et complices de ces crimes abominables.

Monsieur le “Président”

Vous êtes allé vous recueillir sur les tombes des victimes de Chinagoder, la veille de votre départ pour Pau. Eh bien, le plus bel hommage que vous puissiez, en tant que chef suprême des armées, rendre à vos hommes tombés, d’une certaine façon, par la faute de ceux qui ont détourné les milliards destinés à leur armement, est de traduite en justice les responsables. Un criminel doit être châtié. Autrement, c’est faire un boulevard à d’autres criminels qui apprendront d’eux et feront la même chose. Le peuple nigérien vous implore dans ce sens. Sachez que si vous restez les bras croisés face à cette tragédie nationale alors qu’en 2015, pour moins que ça, vous vous étiez adressé à vos compatriotes, la déduction est vite faite.

Pour vous aider à vous déterminer, je dois sans doute vous rapporter que, déjà, des bruits courent que vous aviez parfaitement connaissance de ces pratiques malsaines au ministère de la Défense. Le pari, vous l’aurez compris, est fait : pour de nombreux compatriotes, vous ne feriez rien de tout ce qui est attendu du peuple nigérien. Il n’ y aura aucune a ction en justice dans cette affaire. Il n’y en a jamais eu pour ceux qui ont détourné des milliards à la Caima, à la Soraz avec les 15 000 tonnes de riz pakistanais, il n’y en aura pas également dans la gestion de Karidio Mamadou, Hassoumi Massoudou et Kalla Moutari.

Mallami Boucar

15 février 2020
Publié le 05 février 2020
Source : Le Monde d'Aujourd'hui