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mardi, 11 avril 2006 10:20

Le niger carbure à plein carbure

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(Publié le 09-05-2004) Ras-le-bol de dormir sur du pétrole sans pouvoir y toucher ! Alors, le Premier ministre Hama Amadou consulte tous azimuts. Loïck Le Floch-Prigent, l'ancien patron d'Elf, affirme ainsi avoir été approché pour développer des gisements qui renfermeraient au moins 350 millions de barils de brut. Mais pour faire couler l'or noir du Niger, peut-être faudra-t-il penser à sortir... les gris-gris ! Car dans ce pays enclavé, le pétrole est, pour l'instant, bien plus source de fantasmes que de revenus.  À l'Est, une nouvelle métropole des sables. A l'Ouest, une capitale en ruines. Et au centre de tout : le pétrole.
Nous sommes en 2020 et des buildings sortent de terre dans l'Agadem. La ruée vers l'or noir a commencé. Des dizaines de milliers de personnes désertent Niamey pour se lancer dans l'aventure  Même le sultan du Damagaram a déménagé avec toute sa suite à l'ombre rafraîchissante des derricks, qui couvrent l'ensemble du grand erg de Bilma. Devenu émir pétrolier, son excellence fait désormais... l'essence et le beau temps dans une bonne partie du pays. Du mil, du pétrole, des écoles, le Niger carbure à plein régime. Miracle ou mirage ?

2020, Niamey ville fantôme. Les aventuriers de l'or noir s'entassent dans l'Agadem. Partout, des écoles ferment leurs portes : les instituteurs préfèrent travailler comme gardiens sur les forages. Bienvenue à la maladie du pétrole ! L'eau des puits polluée, moins de champs à cultiver, et le brut extrait qui s'évapore à l'étranger : les paysans expropriés n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Miracle ou mirage ?  

Ce n'est pas demain que le pétrole va couler au Niger ou "couler" le Niger.

Mirage dans les deux cas, bien sûr ! Ce n'est sans doute pas demain que le pétrole va se mettre à couler au Niger. Ou qu'il va "couler" le Niger. Et pourtant... Pourtant, tout le monde y a cru. Beaucoup, à commencer par le gouvernement actuel, continuent même d'y croire. Dur comme fer. Les réserves sont, il est vrai, relativement importantes. Localisées essentiellement dans l'Agadem, à la frontière avec le Tchad, elles sont pour l'instant estimées à environ 350 millions de barils de brut par l'Américain Exxon, seul titulaire du permis depuis le départ d'Elf en 1998. Une huile légère et d'assez bonne qualité, située à environ 1 500 mètres de profondeur, selon les experts. D'après nos calculs, leur exploitation à usage propre - on peut toujours rêver... - permettrait d'approvisionner le pays en produits pétroliers pendant deux cent dix ans. Terminée alors la dépendance énergétique actuelle vis-à-vis du Nigeria.

Ça paraît incroyable. Et ça l'est effectivement. Car pas une goutte de brut n'est encore sortie des puits creusés jusqu'à présent dans l'Agadem. Tout juste observe-t-on quelques frémissements de la part d'Exxon et du Malais Petronas, opérateur depuis l'an dernier, qui prévoient de lancer une nouvelle campagne de forage dans cette région. Quand ? "Vers la fin de l'année", assure le chef de l'exploration au ministère des Mines à Niamey, qui rectifie aussitôt : "Euh... en fait, non ! Ce sera plutôt au début de l'année prochaine."

Exxon aurait-elle peur de dangereux brigands des sables ? Pas vraiment. Elle a bien d'autres chats - ou d'autres Yorongar - à fouetter. Le projet d'oléoduc Tchad-Cameroun, vivement contesté par certaines ONG, l'occupera à plein temps jusqu'en 2004/2005, date prévue du début de l'exploitation des champs de Doba.

Pourtant, officiellement, l'objectif de la compagnie est bien de faire de nouvelles découvertes dans l'Agadem pour porter le total des réserves estimées à 1 milliard de barils de brut. C'est à partir de ce seuil que l'exploitation est considérée comme rentable. En juin 2001, les autorités ont accordé à Exxon un ultime renouvellement de son permis pour cinq ans. Aussi, le ministère des Mines fait le plein d'espoir. "Si la compagnie a accepté de continuer, c'est bien qu'elle s'attend à trouver encore du brut." Et puis il y a de sérieux "indices" à Niamey-même. Des indices de changement, s'entend. "Le bureau d'Exxon était fermé. Il doit rouvrir à la fin de l'année. C'est une bonne chose !". Soit. Mais pas de quoi pétarader non plus.

Car la question de la rentabilité du brut nigérien, dans un pays enclavé et tout juste stabilisé politiquement, est loin d'être tranchée. "Tout le problème est de savoir comment évacuer ce pétrole, détaille le directeur des hydrocarbures au ministère des Mines à Niamey. Exxon réfléchit en ce moment à deux possibilités. La première, c'est de construire un pipe de 1 000 kilomètres vers le Tchad, qui serait connecté à celui de Doba/Kribi. Mais il n'est pas sûr que l'Etat du Niger ait les moyens de participer au financement. La seconde, c'est de construire un oléoduc vers le Nigeria. Le chemin serait plus court."

Bien naïfs ceux qui pensent que ce brut pourrait être utilisé pour satisfaire en priorité les besoins des Nigériens : "C'est ce que prévoit notre code pétrolier. Mais c'est Exxon qui, le cas échéant, décidera", reconnaît-on en haut lieu à Niamey.

"Il faut (...) mettre sur pied une Niger petroleum corporation."  

 

En fait, faute de moyens financiers, le gouvernement nigérien n'a pas vraiment le choix : il attend. Et selon certains observateurs, il risque d'attendre très longtemps. Car il n'aurait, précisément, pas grand-chose à espérer d'Exxon. C'est l'opinion de Loïck Le Floch-Prigent. L'ancien président d'Elf, devenu consultant pétrolier à N'Djamena, n'exclut pas que ce brusque regain d'intérêt de la "major" pour l'Agadem puisse être un moyen de muscler le projet d'oléoduc Tchad-Cameroun, au moment où celui-ci fait l'objet d'une enquête de l'inspection Panel de la Banque mondiale. Mais d'après Le Floch, il y a une autre explication, plus probable : "Les réserves de l'Agadem sont prouvées. Or, quand les compagnies, ici Exxon, n'investissent quasiment pas, elles peuvent les créditer à l'actif de leurs bilans comptables." "C'est toujours bon pour leur cote en bourse", renchérit Tidjani Thiam, conseiller pétrolier de plusieurs chefs d'Etat africains. D'après lui, les grandes compagnies pétrolières n'ont que des visées impérialistes. Elles constituent des réserves stratégiques, "ni plus ni moins". Le schéma est toujours le même : elles prennent une concession, ne font rien pendant cinq ans, se réveillent généralement au bout de huit ans, puis cèdent leur permis quand leur intérêt est ailleurs. "Je serais le gouvernement nigérien, je chercherais d'autres solutions", conclut-il.

Le Premier ministre nigérien semble d'ailleurs explorer d'autres pistes. Loïck Le Floch-Prigent affirme ainsi s'être rendu en août 2001 à son invitation à Niamey. Hama Amadou en aurait bien fait son "inspecteur derricks" pour décoincer la situation. Mais Le Floch, "très occupé" chez le président tchadien Idriss Déby, a décliné l'offre. Il a cependant l'intention d'y retourner dans le courant de l'année. Pour quoi faire ? "J'essaie de faire comprendre à ces pays enclavés qu'ils ont tout intérêt à valoriser eux-mêmes leurs ressources, pour leurs propres besoins. Il faut miser sur de petites compagnies pétrolières. Niamey pourrait par exemple mettre sur pied une Niger petroleum corporation". Mais avec quel argent ? Et à quelle échéance ? Mystère. Le Floch se contente d'indiquer que "le projet est en train d'émerger" puis replonge dans le silence. Tout dépendra aussi de l'issue des procédures intentées à son encontre en France dans le cadre de l'affaire Elf. Quant au cabinet du Premier ministre nigérien, qui n'a aucun commentaire à faire sur les "contacts privés" d'Hama Amadou, il n'en dit pas davantage. Conclusion : le Niger risque fort de "broyer de l'or noir" pendant pas mal d'année encore...

  Enquête : N. B.

Reproduit avec l'aimable autorisation de  Nicolas Ballet
Lu 2973 fois Dernière modification le mardi, 28 février 2012 13:15