Souveraineté alimentaire au Niger : l’agronome Ibrahim Tiémogo plaide pour une transformation profonde du modèle agricole
M. Ibrahim Tiémogo, président de l’Association des Ingénieurs Agronomes du Niger (AIAN)Au Niger, la question de la souveraineté alimentaire demeure au cœur des préoccupations nationales. Face aux déficits agricoles récurrents et à la dépendance persistante aux importations, plusieurs experts appellent à une refonte des politiques agricoles. En particulier, l’éminent agronome nigérien de renommée internationale, Ibrahim Tiémogo, président de l’Association des Ingénieurs Agronomes du Niger (AIAN), estime que le pays dispose des ressources humaines et des potentialités nécessaires pour atteindre cet objectif à l’horizon 2030.
Dans un entretien accordé au quotidien national Le Sahel au journaliste Siradji Sanda (ONEP), il revient sur la relance de l’AIAN, les perspectives de la souveraineté alimentaire et les conditions nécessaires pour transformer durablement l’agriculture nigérienne.
Une association relancée après des années d’inactivité
Créée en 1995, l’Association des Ingénieurs Agronomes du Niger avait pour vocation de promouvoir les sciences agronomiques et de contribuer au développement agricole et rural du pays. Mais selon son président, l’organisation n’a pas pu mener ses activités durant de nombreuses années en raison du contexte politique marqué par de fortes rivalités partisanes.
Cette période de stagnation a pris fin en 2022 avec la mise en place d’un groupe de travail chargé de préparer la relance de l’association. Le processus a abouti à l’organisation du premier congrès de l’AIAN le 10 juin 2023, au cours duquel un nouveau Bureau exécutif national a été élu, ouvrant une nouvelle phase pour l’organisation.
Une expertise scientifique mobilisée pour le développement agricole
Aujourd’hui, l’AIAN rassemble plus de 250 spécialistes du développement agricole et rural, parmi lesquels des professeurs, des docteurs et des experts ayant occupé d’importantes responsabilités au niveau national et international.
Pour Ibrahim Tiémogo, cette concentration de compétences constitue un atout majeur pour accompagner les autorités dans la mise en œuvre des politiques agricoles. L’association entend notamment produire des analyses, formuler des propositions techniques et apporter un appui-conseil aux décideurs publics ainsi qu’aux acteurs du monde rural.
Dans cette dynamique, plusieurs commissions thématiques ont été constituées afin de conduire des travaux d’analyse sur les priorités du secteur agricole. Ces réflexions ont abouti à la production de plusieurs rapports transmis aux autorités, notamment au ministère de l’Agriculture et de l’Élevage, au Conseil consultatif pour la refondation et au Premier ministre.
Une souveraineté alimentaire envisageable d’ici 2030
Selon les analyses menées par l’AIAN, l’objectif d’une souveraineté alimentaire pourrait être atteint à l’horizon 2030, à condition que certaines réformes structurantes soient engagées.
Le constat demeure en effet préoccupant. Malgré ses importantes potentialités agricoles, le Niger continue de connaître des déficits alimentaires récurrents. Entre 2000 et 2024, douze années ont été marquées par des déficits de production, obligeant le pays à recourir à des importations massives qui pèsent lourdement sur l’économie nationale.
Pour Ibrahim Tiémogo, inverser cette tendance nécessite un changement profond de politique agricole, fondé sur l’identification et le développement de filières capables de soutenir durablement la production nationale.
Tirer les enseignements des politiques agricoles passées
L’analyse des différentes politiques agricoles menées depuis l’indépendance montre une succession d’approches allant de la promotion des cultures de rente à la recherche de l’autosuffisance alimentaire, puis à des stratégies plus globales de sécurité alimentaire et de développement rural.
Cependant, ces programmes n’ont pas toujours produit les résultats attendus. Pour l’agronome nigérien, l’une des raisons majeures réside dans la forte dépendance aux financements extérieurs et dans l’alignement fréquent des politiques nationales sur les priorités des bailleurs de fonds.
La souveraineté alimentaire implique donc, selon lui, une appropriation nationale plus forte des politiques agricoles, notamment à travers un financement accru sur ressources internes et une gouvernance plus cohérente du secteur.
La grande irrigation comme moteur de transformation
Parmi les initiatives récentes jugées prometteuses figure le Programme de Grande Irrigation, qui vise notamment à réduire de moitié les importations de riz au Niger d’ici 2027.
Le programme prévoit l’aménagement de 21 200 hectares supplémentaires et la réhabilitation de 10 000 hectares d’aménagements hydroagricoles existants, ce qui permettrait de porter les superficies irriguées à près de 40 000 hectares.
Pour Ibrahim Tiémogo, cette orientation stratégique marque une évolution importante. En renforçant l’irrigation, le Niger peut réduire sa dépendance à l’agriculture pluviale, particulièrement vulnérable aux aléas climatiques.
Des défis structurels encore importants
Malgré ces perspectives encourageantes, plusieurs défis continuent de freiner le développement agricole du pays. Parmi eux figurent la vulnérabilité climatique, la faiblesse des investissements agricoles, la dégradation des ressources naturelles et la dépendance persistante à une agriculture pluviale.
Face à ces contraintes, l’agronome souligne la nécessité de renforcer la recherche agricole, d’améliorer les systèmes de production d’intrants et de développer les chaînes de valeur agricoles.
Il insiste également sur l’importance de soutenir l’entrepreneuriat rural et de renforcer les organisations de producteurs afin de créer une dynamique économique durable dans le secteur agricole.
Vers une agriculture plus résiliente et autonome
Au-delà des réformes techniques, la souveraineté alimentaire représente un enjeu stratégique pour l’avenir du Niger. Elle implique non seulement une augmentation de la production agricole, mais aussi une meilleure valorisation des ressources nationales et des compétences locales.
Pour Ibrahim Tiémogo, l’objectif est clair : bâtir un système agricole capable de nourrir durablement la population nigérienne tout en renforçant l’autonomie économique du pays dans le contexte régional actuel.
Dans cette perspective, l’AIAN entend mettre l’expertise scientifique et technique nigérienne au service de la transformation du secteur agricole, afin de contribuer à construire une agriculture plus productive, plus résiliente et pleinement souveraine.
Boubacar Guédé (Nigerdiaspora)