Accéder au contenu principal

NIGER – ALGÉRIE : Economie politique internationale d’une relation privilégiée

À la lumière des récents échanges entre Niamey et Alger, cette contribution de l’économiste Youssouf Mayaki explore les fondements historiques, géopolitiques et économiques des relations entre le Niger et l’Algérie. L’auteur y met en perspective les opportunités de coopération bilatérale et les projets structurants susceptibles de renforcer l’intégration régionale et le développement des deux pays.

La relation entre le Niger et l’Algérie est de l’ordre de …… l’évidence ! Tout concourt à la faciliter dès lors qu’il y a une volonté politique de part et d’autre pour exploiter les atouts naturels que constituent : la géographie (frontière de 951 km ; ressources physiques, climatiques et du sous-sol communes), l’histoire (depuis 6000 ans avant l’ère chrétienne avec la confirmation par les peintures rupestres de la présence humaine dans le Sahara à la faveur de la dernière humidification du désert devenu savane humide boisée et giboyeuse avec fleuves, rivières, divers cours d’eau, lacs, et mer intérieure (ex : méga lac Tchad d’une superficie de 350.000 à 360.000 km2 il y a 10.000 ans pour atteindre 1.000.000 km2 il y a 5000 ans soit 25 à 40 celle actuelle) (Marie-France Briselance). De la préhistoire à l’antiquité et à la conquête arabo- islamique, au moyen âge caractérisé par le commerce saharien (caravane) supplanté plus tard par le commerce atlantique (caravelle) jusqu’à notre époque), les hommes (brassage séculaire des communautés issues de divers peuplements, des différentes vagues migratoires depuis des millénaires), la culture (soudano–sahélo–saharienne), la religion (islam), la civilisation (arabo-musul-mane), la langue (arabe, tamasheq, haoussa, français) et ……. l’idéologie (souverainisme, patriotisme, panafricanisme, panarabisme, solidarité avec les peuples opprimés, coopération avec les BRICS). Sans compter des préoccupations identiques de sécurité et défense (lutte contre le terrorisme et autres ban-ditismes résiduels) avec à la clé le souci commun d’optimiser la rente géopolitique.

Pourtant, c’était plutôt mal parti dans les années des indépendances en Afrique !

En effet, l’Algérie a obtenu son indépendance dans la douleur suite à une lutte armée acharnée et im-placable contre l’Occupant français. Ainsi, les dirigeants algériens issus du maquis du Front de Libération Nationale (FLN) étaient-ils des souverainistes et des panafricanistes affichés et assumés. Le panafricanisme implique qu’ils s’intéressent à tout ce qui se passe sur le continent africain ; mieux, ils se considèrent directement concernés. Le souverainisme implique qu’ils participent activement, partout, dans les luttes de libération pour l’indépendance totale de la totalité de l’Afrique et l’émancipation des peuples. Aussi, concernant le Niger ; les Algériens ont pris la décision de soutenir le SAWABA dans son combat fratricide (déclenchement de la lutte armée car le Général de Gaulle avait prévenu : « Si tous les électeurs nigériens votent NON, c’est le OUI qui sortira des urnes. L’Aïr n’ira pas à Moscou » !!(Georges Condat)) contre le PPN-RDA jugé trop proche de la France qui a favorisé son accession au pouvoir, l’ayant proclamé vainqueur au référendum de 1958 bien qu’ayant perdu pour de vrai. Et même si c’est le cas ; cela n’impliquait pas forcément la chute de la majorité sawabiste au pouvoir (Klaas Van Walraven).

Des considérations géopolitiques ayant prévalu ; les relations se sont améliorées grâce à la volonté politique de deux leaders hors norme connus pour leur nationalisme, leur pragmatisme et leur intégrité ; en clair, de véritables Hommes d’Etat. A savoir, le Président Houari Boumédiène et le Général Seyni Kountché. Puis, elles se sont détériorées, sinon tassées, du fait de l’instabilité politique récurrente au Niger depuis la Conférence Nationale Souveraine et d’un manque d’intérêt relatif pour le Niger et même pour l’Afrique subsaharienne des nouveaux dirigeants algériens (venus après les leaders historiques du FLN) ; plus tournés vers la méditerranée (Europe) que vers le Sahara (Afrique). Mais, le narratif qui consiste à expliquer les relations Algérie- Niger par l’état des rapports que chacun aurait avec la France ne tient plus la route de nos jours. Ainsi, même absente c’est la France qui détermine les rapports entre ses anciennes colonies !? Il faut sortir de cette approche, en réalité infantilisante, et prendre en compte des dynamiques purement endogènes dans les pays concernés.

Passons au présent !
Les 23 et 24 mars 2026 se sont à Niamey les travaux de la deuxième session de la grande Commission mixte Algérie-Niger de Coopération créée pourtant en 1967 !! Ce fut l’occasion de la signature de plusieurs accords, mémorandums d’entente et programmes de coopération entre les deux pays. D’après les communiqués de presse, en libre accès, les secteurs concernés sont : Défense et Sécurité ; Pétrole et Gaz (la problématique de l’Energie sera abordée de manière spécifique dans une publication ultérieure après une préparation minutieuse et des recherches appropriées) ; Commerce ; Télécommunications et Transport (dans ce papier, référence sera faite à une expérience historique qui a tourné court) ; Santé ; Agriculture ; Formation ; Enseignement supérieur ; Jeunesse et Sport. On trouve là déclinée toute la panoplie des politiques dites sectorielles par opposition aux politiques macroéconomiques : financière, budgétaire, fiscale et……monétaire (le sujet tabou !). Et pourtant………. ! Le Niger réel (le Marché) bénéficie des politiques fiscales et budgétaires de subvention des produits des industries agroalimentaires algériennes (Emmanuel Grégoire). Mais, le Niger officiel (l’Etat) traîne les pas pour solliciter un pays qui a eu le courage et l’intelligence de sortir de la Zone franc. Et bénéficier, là encore, de son expérience dans la conquête de l’indépendance monétaire vis à vis de la France. Indé-pendance mainte fois proclamée de ce côté-ci du Sahara mais jamais réalisée. En effet, l’Algérie a connu le franc algérien officiellement appelé franc de la région économique d’Algérie de 1848 au 1er Avril 1964 lorsque la loi portant création du dinar algérien fut promulguée consacrant la sortie définitive de la Zone Franc et consolidant son indépendance.

Il est vrai que lorsqu’on s’informe sur les statistiques des échanges et notamment des investissements directs étrangers (IDE) de l’Algérie au Niger ; on ne peut qu’être déçus. Même les grands projets struc-turants d’Etat à Etat tardent à être concrétisés !! Mais ‘’ici et maintenant’’ (François Mitterrand), on parle d’avenir. Gageons que cette session aura des répercussions concrètes et ne tournera pas seulement en un exercice de production de très beaux documents sur papier glacé avec graphiques en couleur impressionnants sans suite concrète (cas des Tables Rondes) parce ce que faute de profondeur intellectuelle et de références scientifiques, techniques, institutionnelles et ….historiques mais surtout de volonté politique (Stefan Dercon). Pourtant, «écrire c’est bien mais traduire ces écrits sur le terrain de la réalité c’est encore mieux » dixit Cheikh Ali Ben Salah Hamouda, Prédicateur et Homme politique Nigérien. Tout ceci et bien d’autres comportements contribuent à donner une mauvaise image du Niger auprès de nos partenaires étrangers car la politique étrangère de tout pays n’est rien d’autre que le prolongement à l’extérieur de sa politique intérieure. Ce qui met mal à l’aise le partenaire qui ne dit rien par pudeur ; diplomatie oblige ! Mais, une fois la messe terminée classe le dossier dans son tiroir sachant désormais à quel genre de personnes il fait affaire. Pourtant, ce ne sont pas des individus compétents qui manquent ; nous-même en avons formés beaucoup, en toute modestie, au cours de notre longue carrière administrative et universitaire. Ceci explique, peut-être, cela !

Alors, soyons pratiques ; parlons concrètement !! En évitant le débat niaiseux opposant théorie et pratique. Laissons-le à ceux qui n’ont pas d’épaisseur intellectuelle et de culture politique et ….géopolitique. C’est le Professeur Pascal Salin de l’Université Paris-Dauphine qui, un jour lointain, nous a dit ceci : « il n’y a pas de conflits entre théorie et pratique mais des mésententes entre mauvais théoriciens et mauvais praticiens ». De quoi s’agit- il ? Il s’agit de quelques projets que mon équipe et moi-même nous avions portés sur les fonts baptismaux pendant mon bref séjour (2001) au CNUT en tant que Directeur Général et Administrateur Général de la compagnie aérienne ‘’Air Niger International’’.
A savoir :
Le projet de détourner le trafic maritime du Niger vers le port de Djen Djen à Jilel (45 km d’Alger) flambant neuf, au moment de notre visite ; construit pour desservir aussi les pays de l’hinterland (Sahel). C’est un projet visionnaire qui prend tout son sens aujourd’hui avec les difficultés rencontrées sur la côte atlantique sous tutelle française et occidentale ; et par le basculement de l’économie mondiale vers l’Asie et les BRICS (Chine, Inde, Russie, Turquie).

La création d’une compagnie aérienne avec le partenaire Khalifa Airways (Air Algérie était notre premier choix). Finalement, Air Niger International a été créée sans concours extérieur quelconque grâce au fonds et à l’expertise du CNUT et des consultants de l’Ecole Africaine de la Météorologie et de l’Aviation Civile (EAMAC) avec le soutien total d’un personnel motivé et enthousiaste. Elle opérait correctement pour un début : nous avons reçu les félicitations d’une compagnie multinationale et une autre africaine envisagea de participer au capital de manière très consistante. Avant d’être sabordée par les Autorités censées la soutenir et veiller à son développement ! Situation abracadabrantesques qui s’explique sûrement par le triptyque : délit d’initié – conflit d’intérêt – juge et partie. Aux dernières nou-velles, l’AES veut créer une compagnie aérienne commune. Alors disons ……….’’bon vent’’ ! Même si tout ce qui se prépare dans ce cadre tourne à la cachoterie au Niger.

Le renouvellement complet de la totalité des véhicules poids lourd de transport de marchandises, environ 2000 camions à l’époque, fabriqués à l’Usine de Blida qui exporte des bus et des camions militaires aussi et que nous avons eu l’honneur de visiter. La fourniture de ces camions sera assurée aux transporteurs Nigériens grâce à un financement de la Banque islamique de Développement (BID) sur une ligne de crédit prévue à cet effet. Aux dernières nouvelles, l’Algérie vient d’importer 10.000 camions pour compéter sa production locale. Peut-on encore s’insérer dans cette dynamique ?
Auxquels on aurait pu ajouter aujourd’hui :
Un chemin de fer Algérie – Niger (Alger – Agadez puis deux bretelles, ligne 1 : Agadez, Tahoua, Filingué, Niamey, Ouagadougou au Burkina Faso ; ligne 2 : Agadez, Tanout, Zinder, Kano au Nigeria). Les gens de la profession affirment que le chemin de fer n’est rien d’autre que le prolongement du port sur la terre ferme de l’hinterland. En réalité, l’idée d’un chemin de fer transsaharien n’est pas récente. En effet, le chemin de fer transsaharien ou chemin de fer Méditerranée-Niger est un projet de traversée ferroviaire de l’empire colonial français de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Afrique de l’Ouest. Il connait des vicissitudes depuis 1879, puis 1911, 1923, 1940, 1941, avant d’être définitivement enterré en 1949 ; qualifié de ‘’non-sens’’. Il avait été initié pour quatre raisons : militaires (transport rapide de troupes d’Afrique noire en cas de guerre), économiques (exploitation des immenses richesses minières et énergétiques du Sahara), politiques d’intégration nationale (‘’Grâce au Transsaharien, la France aura vraiment parachevé son oeuvre coloniale, elle sera digne d’être considérée par les enfants de couleur comme ce qu’elle est réellement : la mère patrie‘’ !! Document officiel français) et géopolitiques (‘’création d’une Afrique française unifiée d’un bloc énorme de 50 millions d’habitants’’ Revue de l’Armée française).

Mais, le ‘’projet prestigieux de Vichy’’ se révéla un échec total. Rappelons, avant de clore ce dossier, que le chemin de fer en question est composé de trois parties : un premier tronçon de presque deux mille kilomètres à travers le Sahara est prévu jusqu’à Gao au Mali, le second tronçon devait longer le fleuve Niger jusqu’à Bamako. Le troisième tronçon devait partir de Bamako à travers le Sénégal jusqu’à Dakar. (Wikipédia)
· Un port sec à Agadez, point de rupture de charge où sera traité tout le fret maritime en provenance et à destination du port de Djen Djen (Alger).

Le Centre international des Affaires ou Centre de Commerce International où seront regroupés tous les acteurs et toutes les activités liés au transport et à l’import-export intégrés dans un grand centre commercial : hypermarchés, agences de voyage, compagnies de transport, bureaux, syndicats, boutiques, pharmacies, société de transit, cinémas - théâtres, hôtels, cafés-restaurants, fastfoods, espaces de loisirs etc…....Un bijou au niveau du Sahel et même de toute l’Afrique de l’Ouest.

De belles promesses, de perspectives très intéressantes d’emplois et de revenus pour des milliers de jeunes sont parties en fumée dans l’indifférence générale du patronat, des commerçants, des travailleurs, des étudiants, des jeunes diplômés sans emplois, de la société civile et des intellectuels qui ne constituent pas encore des élites.
Il n’est, donc, pas exagéré de parler d’un échec lamentable par manque d’intelligence politique stratégique et de solidarité gouvernementale (problème des alliances et coalitions entre des partis hétéroclites et fragiles) avec son corollaire : ‘’la malédiction du pouvoir’’ telle que proclamée par Lord Acton, Historien et Homme politique britannique en ces termes : « le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ». Or, de tout cela, les algériens sont informés jusque dans les moindres détails ; sachant très bien le rôle et la responsabilité des uns et des autres, côté nigérien. C’est le travail de toutes les diplomaties du monde : informer les dirigeants sur ‘’les autres’’ ; leur système, leur gouvernance y compris l’âge, la formation, l’expérience, la maîtrise des langues etc…des négociateurs-en-chef, leur personnalité, leur vie privée, leur poids politique dans le cercle restreint du pouvoir, la confiance dont ils bénéficient auprès du Chef de l’Etat vrai patron de la diplomatie et enfin de leur crédibilité auprès des acteurs du monde des affaires et de la société civile ainsi qu’auprès de leurs pairs et des populations. Tout ceci est enseigné dans les meilleures écoles de relations internationales et diplomatie.

On est loin de ‘’l’analyse risque-pays’’ qui prend en compte les indicateurs macroéconomiques (croissance, inflation, emploi, dette, déficit budgétaire, compte courant), financiers et commerciaux ainsi que les aspects sociaux et environnementaux sans occulter la sécurité et les problèmes de politique institutionnelle. Celle-ci nous est très défavorable mais ne rentre pas en ligne de compte, fort heureusement, dans le type de coopération que nous souhaitons établir avec notre grand voisin du nord. Ce dernier ayant, par ailleurs, beaucoup de marge à combler en matière d‘investissements directs étrangers (IDE) dans le reste de l’Afrique par rapport à des pays comme le Maroc, l’Egypte et la Turquie.

Que peut-on attendre de l’Algérie ? Tout ou presque ! Que peut-on redouter de l’Algérie ? Rien ou presque ! Notre relation avec ce pays est du type gagnant-gagnant à coup sûr. Aujourd’hui, tout le monde sait que ‘’le Niger est riche ce sont les nigériens qui sont pauvres’’.
La relation Algérie-Niger, loin d’être ambigüe, est potentiellement une relation privilégiée c’est-à-dire une relation diplomatique particulièrement forte entre les deux pays puisque motivée par des conditions géographiques, historiques ou économiques particulières mais, aussi, par des questions linguistiques ou religieuses telles que mentionnées plus haut.
De manière générale, il faut accorder la primauté à une politique de coopération bilatérale diversifiée audétriment d’une coopération multilatérale qui a montré ses limites dans le passé. Cette dernière est certes importante ; les institutions de Brettons Wood, par exemple, étant incontournables dans notre situation. Cependant, ceci sera de moins en moins vrai si nous valorisons et revalorisons, c’est-à-dire gérons bien, les rentes uranifères, aurifères, pétrolières, gazières et autres……. terres rares (Youssouf Mayaki, L’Evènement, 20-03-Z014). Ces institutions ont, peut-être, contribué à surmonter quelques difficultés de trésorerie conjoncturelles mais ont, volontairement ou non, hypothéquer notre avenir en tant jeune nation quelque peu industrialisée, en réprimant toute idée de politique industrielle qui pouvait offrir des emplois, particulièrement aux jeunes. Aussi, devrons-nous composer avec elles sans pour autant compter sur elles ?

C’est pour cela qu’il faut désormais mettre l’accent sur la coopération bilatérale pour réaliser les grands chantiers qui peuvent provoquer des modifications structurelles de l’économie nationale. Pourquoi peut-on s’attendre à de meilleurs résultats de la part de celle-ci ? Tout simplement parce que dans ce cas de figure, l’honneur du pays partenaire est en jeu ; il y va de la crédibilité et du prestige de ses dirigeants. Ce qui n’est pas le cas de la coopération multilatérale où nous avons en face de nous des fonctionnaires internationaux sans responsabilité politique. D’où un problème d’imputabilité (un des principes fondamentaux de la bonne gouvernance) surtout en cas d’échecs conformément à l’adage ‘’la victoire a plusieurs pères mais la défaite est orpheline’’ (Youssouf Mayaki, Le Républicain, 18-09-2008).

Youssouf MAYAKI, Ph.D.
Economiste
Haut Fonctionnaire des Finances
Administrateur Civil
Homme politique
Ancien du Groupe d’Etude, de Recherche et de Formation internationales (GERFI/ENAP, Montréal, Canada)
Géopolitologue de l’Energie.