Ramadan au Niger : quand la spéculation défie foi, marché et vigilance de l’État

À l’approche du mois béni de Ramadan, un scénario bien connu refait surface sur les marchés nigériens. Alors que cette période devrait être placée sous le signe du partage, de la retenue et de la solidarité, elle devient, paradoxalement, un terrain propice aux excès mercantiles et aux dérives spéculatives. Comme à chaque veille de jeûne, certains opérateurs économiques semblent déjà à l’affût, guettant la moindre opportunité pour relancer la spirale de la surenchère.
Les premiers signaux sont là. La hausse soudaine du prix de certains produits de grande consommation alerte les ménages. Traditionnellement, le Ramadan s’accompagne d’une augmentation marquée de la demande en sucre, céréales, produits laitiers, huiles alimentaires, viandes, volailles, condiments, fruits et légumes. Une dynamique de consommation prévisible, mais que certains exploitent sans scrupule.
Dans cette mécanique bien huilée, la méthode reste inchangée : provoquer artificiellement une rareté, ralentir l’approvisionnement, entretenir l’idée d’une pénurie imminente, puis laisser les prix s’envoler. Les commerçants les plus voraces transforment ainsi une période de spiritualité en une course effrénée au profit, au détriment des populations les plus vulnérables.
Une spéculation tenace… malgré l’action de l’État
Cette année cependant, la donne comporte une nouveauté non négligeable : l’État nigérien semble décidé à reprendre la main sur certains produits stratégiques pour protéger le pouvoir d’achat des citoyens. À Niamey, la vente de riz local à prix modéré, conduite comme une opération sociale et stratégique par les autorités, vise clairement à atténuer les effets de la hausse des prix sur une denrée de grande consommation. (lire l'article : “Vente de riz local à prix modéré à Niamey : une opération sociale et stratégique portée par l’État”).
Sur un autre front, l’État a repris le contrôle du marché du gaz domestique, un produit essentiel au quotidien des ménages, recentrant sa gestion afin de limiter les dérives spéculatives qui ont trop souvent pesé sur les ménages les plus modestes. (lire l'article : “Gaz domestique au Niger : l’État reprend la main sur un produit stratégique au cœur de la politique sociale”).
Ces initiatives traduisent une prise de conscience visible des autorités face aux difficultés rencontrées chaque année à l’approche du Ramadan. Elles montrent aussi qu’une politique publique bien orientée peut contenir les appétits débridés et préserver le socle social de la nation.
Mais la spéculation reste un défi
Pourtant, malgré ces mesures étatiques salutaires, le spectre de la spéculation plane toujours. Parce que certains commerçants, loin d’être touchés par la conscience sociale ou religieuse, continuent d’entretenir la pénurie artificielle pour faire grimper les prix. Même les exhortations des leaders religieux, rappelant que la spéculation est strictement prohibée en Islam, se heurtent à une logique d’enrichissement immédiat. Le paradoxe est saisissant : ceux qui alimentent la flambée des prix sont parfois les mêmes que l’on retrouve, aux premières loges, dans les mosquées à l’heure de la prière.
Plus préoccupant encore, cette inflation dite « conjoncturelle » devient, au Niger, une inflation durable. L’expérience montre que lorsque les prix augmentent, même sous l’effet d’une situation temporaire, ils ne redescendent presque jamais. La normalisation de l’offre ne se traduit pas par un retour à la baisse. Chaque pénurie devient ainsi un prétexte à une nouvelle marche vers le haut, consolidant une cherté de la vie qui s’installe dans le temps.
Un Ramadan sous tension… mais avec vigilance
Il serait légitime d’espérer que le mois de Ramadan échappe à ces pratiques assimilables à une faute morale grave. L’action récente de l’État, à travers des mécanismes de régulation ciblés, donne toutefois un brin d’espoir qu’il soit possible de limiter les effets de la spéculation. Mais cela nécessitera une mise en œuvre rigoureuse, un suivi constant et une volonté politique forte.
Au final, au-delà des chiffres et des marchés, c’est la cohésion sociale, la justice économique et le sens même du Ramadan qui sont mis à l’épreuve. La responsabilité collective, des autorités, des commerçants et des citoyens est plus que jamais appelée à se manifester.
Boubacar Guédé (Nigerdiaspora)