Formation professionnelle en Afrique : la qualité contre la quantité - Par Jean Luc Marcellin
M. Jean Luc Marcellin
Face au chômage endémique des jeunes, l'Afrique mise sur des « centres d'excellence » en formation professionnelle. Mais cette stratégie, qui favorise une élite, laisse pour compte la majorité des jeunes en zones rurales.
À Casablanca, au Maroc, dans l’atelier « RIZMODE », Dounia, 24 ans, ajuste sa machine de coupe pour textile. Diplômée de l’École Supérieure des Industries du Textile et de l’Habillement (ESITH), elle maîtrise la coupe laser.
« Trois mois après ma formation, cinq employeurs m’ont contactée », raconte-t-elle.
À l’ESITH, les étudiantes se forment sur des machines dernier cri importées d’Europe. Par contre, à 260 kilomètres de là, dans un centre rural de Larache, les jeunes se partagent cinq vieilles machines à coudre Singer des années 2000.
Cette inégalité dans l’accès à une formation de qualité pose cette question : Faut-il offrir une formation de base à tous au risque de la médiocrité ou donner une formation d’excellence à une seule élite ?
L'Afrique subsaharienne verra arriver 122 millions de nouveaux jeunes sur le marché du travail d'ici 2030. [1] Selon la Banque africaine de développement[2], « les jeunes représentent déjà 60 % de la population sans emploi. Comment instruire et bien former cette nouvelle génération?
Face à ce défi, les experts proposent une révolution : concentrer les moyens humains et matériels sur quelques centres d'excellence, plutôt que de multiplier les établissements sous-équipés. Une stratégie qui soulève autant d'espoirs que de craintes.
La stratégie des centres d'excellence : efficace, mais élitiste
La solution prônée est la concentration plutôt que la dispersion. Cette approche porte ses fruits dans certains pays.
Selon une enquête d’insertion professionnelle de 2024, 65 % des diplômés du centre de formation professionnelle de Niamey au Niger ont trouvé un emploi dans les 3 mois suivant l’obtention de leur diplôme en maintenance électromécanique. Cependant, ces données ne tiennent pas compte de l’accès limité à ces formations dans les régions du Nord, d’où les jeunes doivent migrer vers la capitale. Ce qui est coûteux pour les familles.
Entre 35% et 75 % de la population vivent en zone rurale selon le pays[1], mais moins de 20 % ont accès à des ressources de formation.
Cette concentration suscite de vives critiques. Les centres d'excellence créent une formation à deux vitesses. Ils reproduisent les inégalités sociales.
M'Rabih ABDERREZAGH, directeur de l'École de formation professionnelle rurale de BOGHE, en Mauritanie, est confronté à ce paradoxe : « Nous avons une forte demande, mais notre capacité d'accueil est limitée faute d'équipements. »
Comparaison entre la démographie réelle et la répartition des investissements en formation professionnelle © Jean Luc MARCEL
L'accompagnement humain : l'investissement négligé
Dr Adeye Omer Moulero Expert international en formation pour l’emploi © Adeye Omer Moulero« Longtemps, le système de formation professionnelle fut la seconde classe de l'éducation », explique en entrevue Dr Adeye Omer Moulero, expert international en formation pour l’emploi. « Les budgets alloués ne suffisent pas pour assurer une formation de qualité correspondant aux besoins du marché. La formation professionnelle coûte cher. En Afrique, selon les calculs effectués par les experts, la formation en technique serait de trois à quatre fois plus onéreuse que la formation classique : 10 000 $ par année par personne contre 2 000$ pour une formation générale. »
[1] https://data.worldbank.org/
Ousmane Ndiaye, fondateur de l’entreprise Mauriverte en Mauritanie, ancien diplômé de l’école de Kaédi en zone rurale, constate les limites de sa propre formation : « Le problème, ce n'était pas le programme, c'était l'exécution. 60 % devaient se faire par la pratique. Mais les formateurs préféraient enseigner la théorie, car on ne disposait pas de sites d'application pratique. »
M. M'Rabih confirme : « Vous pouvez avoir d'excellents programmes, mais la disponibilité de formateurs qualifiés et des équipements demeurent un problème pour pratiquer ce que l'on apprend. »
Au-delà du matériel, la supervision pédagogique des formateurs a un impact sur la qualité. « Quel est leur profil ? Comment évaluons-nous la qualité de leurs prestations ? Il n'y a pas de ressources d'accompagnement pédagogique », souligne le Dr Adeye. Et, « à quoi sert d’être formé si les jeunes diplômés restent sans emploi, car non qualifié pour le marché ? », questionne-t-il.
Nizar Terzi, expert mondialement reconnu en éducation, responsable du projet « Réussir Ensemble en Mauritanie », souligne l’importance d’appuyer le personnel formateur dans sa relation avec les personnes apprenantes en classe ou en atelier : « Même si nos systèmes éducatifs peuvent se révéler très attrayants sur le papier, leur efficacité s’avèrera impossible sans que cette relation soit correctement établie. »
Vers une transformation équitable ?
Investir dans la formation de qualité est crucial pour les gouvernements et les entreprises, car cela améliore l’employabilité et favorise une croissance économique durable.
C’est un enjeu majeur : comment préparer une génération de travailleurs pour porter la transformation économique du continent sans aggraver les inégalités sociales ?
La qualité de la formation professionnelle
La qualité d’une formation ne dépend pas seulement de son programme, mais aussi de ses résultats concrets. Elle met l’accent sur les compétences, habiletés et attitudes nécessaires pour occuper un emploi.
Pour être considérée comme « de qualité », une formation doit respecter certains critères essentiels.
- L'adéquation avec l’emploi :
- La formation doit être pertinente et alignée sur les compétences que les employeurs recherchent.
- La pertinence des compétences acquises :
- Les apprentissages doivent être directement applicables et utiles pour un emploi.
- Les taux de réussite et de placement :
- Un taux élevé de diplômés qui trouvent un emploi ou qui créent leur propre entreprise dans moins de six mois après la formation.
- La satisfaction des employeurs :
- Les entreprises qui embauchent les diplômés doivent être satisfaites de leurs compétences et de leur performance au travail.
- La satisfaction des apprenant·e·s :
- Les apprenant·e·s doivent juger que la formation a répondu à leurs attentes et les a bien préparés pour leur carrière.
- La qualification du personnel enseignant :
- Les formateurs et formatrices doivent être des experts de leur domaine, avec une professionnelle pratique et actualisée.
Sources primaires :
- Dr Adeye Moulero Omer (expert international EFTP). Entretien original réalisé le 3 octobre 2025 par Google Meet.
- M'Rabih ABDERREZAGH, directeur de l'École de formation professionnelle de BOGHE, en Mauritanie. Entretien original réalisé le 10 octobre 2025 par WhatsApp.
- Ousmane Ndiaye, fondateur de Mauriverte en Mauritanie, ancien diplômé de l’École Nationale de formation et de vulgarisation agricole (ENFVA) de Kaédi (zone rurale) en Mauritanie. Entretien original réalisé le 13 octobre 2025 par WhatsApp.
- Nizar Terzi. Expert international en éducation – gouvernance qualité et gestion stratégique. Chef de mission projet Réussir Ensemble, Mauritanie. entretien réalisé le 15 novembre 2025 par WhatsApp.
Capsule audio
Lien : https://soundcloud.com/user-523819815/formateurs_formatrices_piliers
Les piliers fragiles du système de formation professionnelle
Dans les écoles, on évoque souvent l’importance des programmes de formation et des équipements. Cependant, c’est bel et bien la qualification et les compétences du personnel enseignant qui déterminent la valeur réelle de la formation professionnelle. Malheureusement, la pression pour former plus de personnes en moins de temps menace ce pilier humain.
M’Rabih ABDERREZAGH, directeur de l’École de formation professionnelle rurale de BOGHE en Mauritanie, évoque les conséquences de l’augmentation importante du nombre d’élèves :
- En raison d’un recrutement accéléré, jusqu’à 60 % du nouveau personnel n’est pas suffisamment qualifié.
- De plus, le manque de temps et de ressources compromet le développement professionnel du personnel. Par conséquent, ils ne peuvent pas s’adapter aux exigences pédagogiques et techniques de la formation axée sur les compétences.
Selon l’expert en éducation, M. Nizar Terzi, « ceux qui ont la charge de l’enseignement ont à leur disposition des moyens très restreints. En outre, ils ne bénéficient d’aucune assistance pédagogique. Cela mine l’efficacité de la formation. Le risque de démotivation du personnel augmente considérablement. »
Pour garantir la qualité de la formation, la profession de formateur ou formatrice doit être valorisée socialement. Le développement professionnel continu nécessite aussi d’être financé adéquatement.
L’absence d’une main-d’œuvre qualifiée dans le domaine de la formation met en péril la promesse d’offrir aux élèves un diplôme de qualité.
Par M. Jean Luc Marcellin
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Article initialement publié sur Cursus.edu, adapté avec l’accord de M. Jean Luc Marcellin