Foncier, loyers, expropriations : le Niger engage une reprise en main stratégique de l’espace urbain

Le Conseil des ministres du 22 avril 2026 a adopté une série de textes qui, mis bout à bout, dessinent une orientation nette : le Niger veut reprendre la main sur la question foncière, la régulation des loyers et l’organisation de l’espace urbain. À travers une nouvelle ordonnance sur le régime du foncier national, un décret fixant les critères de tarification des loyers et plusieurs textes relatifs aux expropriations pour travaux publics, l’État affirme une volonté de réorganisation en profondeur d’un domaine à la fois sensible, conflictuel et central pour la vie nationale.
La réforme du foncier national constitue le cœur de cet ensemble. Le gouvernement part d’un constat sans ambiguïté : le cadre actuel repose en partie sur des textes anciens, parfois hérités de la période coloniale, devenus inadaptés aux réalités contemporaines. Pression urbaine, multiplication des litiges, poids des pratiques coutumières, spéculation, conflits d’usage, insécurité foncière et difficulté de concilier développement public et droits privés rendent indispensable une remise à plat.
Le projet d’ordonnance adopté réaffirme plusieurs principes lourds de sens. Il reconnaît la coexistence entre droits fonciers relevant du droit écrit et ceux issus de la coutume, tout en rappelant que l’État demeure le propriétaire exclusif des ressources naturelles situées sur et sous le sol. Il simplifie également la procédure de confirmation et d’expropriation des droits coutumiers, désormais fondée sur une enquête publique contradictoire et la délivrance d’une attestation valant titre de propriété en l’absence d’opposition.
Cette simplification n’est pas neutre. Elle traduit la volonté de rendre plus opérationnels les mécanismes de sécurisation des droits, mais aussi de faciliter certaines interventions publiques. Dans un pays où la question foncière se trouve à l’intersection du social, de l’économique, de l’urbain et du politique, cette orientation peut être lue comme une tentative de restauration de l’autorité normative de l’État.

Le texte introduit aussi des innovations majeures : exclusion des personnes physiques et morales privées des opérations d’aménagement et de promotion immobilière, décentralisation des services de conservation foncière avec la création de bureaux dans le ressort de chaque Tribunal de Grande Instance, possibilité pour l’État de s’approprier dans certaines conditions les terres vacantes, en déshérence ou abandonnées, et clarification du contenu du patrimoine foncier. Autrement dit, l’État veut non seulement mieux encadrer le foncier, mais aussi réaffirmer sa capacité d’arbitrage, de contrôle et d’intervention.
À cette reprise en main foncière s’ajoute une autre réforme à fort impact social : la régulation des loyers. Le nouveau décret fixe les critères de tarification et encadre les taux minima et maxima applicables sur l’ensemble du territoire national. La réglementation vise notamment les logements à usage d’habitation de type F2 et F3, avec une différenciation selon la localisation, le standing et les caractéristiques du logement. Le texte précise également que la révision des tarifs ne peut intervenir qu’en cas d’amélioration réelle du confort, et qu’elle ne peut excéder 10 % du tarif initial.
Cette mesure répond à une préoccupation très concrète des ménages. Dans les centres urbains, notamment à Niamey, le logement est devenu un poste de dépense particulièrement sensible. La hausse des loyers, l’absence de repères tarifaires clairs et les déséquilibres entre bailleurs et locataires alimentent depuis longtemps les tensions. En encadrant davantage le marché, le gouvernement cherche à introduire un minimum de lisibilité et de protection sociale. Mais l’efficacité réelle de la mesure dépendra de sa mise en œuvre, du contrôle administratif et de la capacité des autorités à faire respecter les nouvelles règles.
Le troisième pilier de cette orientation concerne les expropriations liées aux projets d’infrastructures. Plusieurs décrets rendent cessibles des propriétés à exproprier dans le cadre de travaux routiers : bretelle du site maraîcher de Kongou dans la région de Niamey, réhabilitation de la RN1 sur la section Maradi-Zinder, aménagement de la section urbaine de la RN25 Niamey-Filingué et réhabilitation du tronçon Niamey-Nyala. Dans certains cas, des démolitions d’immeubles bâtis sont expressément mentionnées.
Ces textes montrent que la stratégie foncière du gouvernement n’est pas abstraite. Elle accompagne des projets concrets de transformation du territoire, avec tout ce que cela implique en termes d’arbitrage entre intérêt public, droit de propriété et acceptabilité sociale. L’État veut accélérer l’exécution de projets jugés stratégiques, mais cette dynamique nécessitera un traitement rigoureux des indemnisations, des procédures contradictoires et de la relation avec les populations concernées.
Pris ensemble, ces textes révèlent une orientation forte de la Refondation : reconstruire la capacité de l’État à organiser l’espace, réguler les usages, encadrer le logement et sécuriser les infrastructures. Il ne s’agit plus seulement de gérer les urgences ou les litiges au cas par cas, mais de refonder les règles du jeu foncier et urbain.
Ce bloc de décisions mérite une lecture stratégique. Car la bataille du développement se joue aussi sur le terrain du sol, du logement, des routes, des réserves foncières, des droits coutumiers et de la maîtrise publique de l’aménagement. Si elle est bien appliquée, cette réforme pourrait ouvrir la voie à une meilleure organisation urbaine et à une réduction des désordres fonciers. Mais si elle est mal conduite, elle pourrait aussi raviver tensions sociales, frustrations et controverses.
C’est pourquoi l’enjeu n’est pas seulement de légiférer, mais de faire du foncier un domaine de justice, de clarté et de cohérence nationale. En s’attaquant simultanément au régime foncier, aux loyers et aux expropriations, le gouvernement envoie un signal clair : le Niger veut reprendre le contrôle de son espace pour mieux préparer son avenir.
Aïssa Alité (Nigerdiaspora)