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Transition énergétique mondiale : pourquoi l’Afrique risque une nouvelle dépendance économique

Derrière les débats sur la transition énergétique mondiale, les tensions géopolitiques et les rivalités entre grandes puissances, une bataille beaucoup plus profonde se joue actuellement autour du contrôle des ressources stratégiques, des circuits financiers et des technologies du futur. Dans cette nouvelle reconfiguration mondiale, l’Afrique apparaît à la fois comme un territoire hautement convoité et comme un continent encore largement dépendant des systèmes économiques extérieurs.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD), portée par l’Union Africaine et la Banque Africaine de Développement. Pour Mahaman Laouan Gaya, spécialiste des politiques énergétiques africaines, cette initiative pourrait représenter un tournant historique, à condition toutefois que les États africains dépassent les limites structurelles qui freinent depuis des décennies les grands projets continentaux.

Dans un entretien publié par le journal nigérien L’Actualité, l’analyste dresse un constat particulièrement lucide sur les fragilités économiques du continent. Selon lui, l’Afrique ne souffre pas principalement d’un manque de ressources naturelles ou d’idées stratégiques, mais d’un déficit chronique de continuité institutionnelle, de discipline collective et de gouvernance économique durable.

L’expert estime que le continent reste encore prisonnier d’un modèle économique hérité de l’époque coloniale : exporter des matières premières brutes tout en important les produits transformés, les technologies et les instruments financiers contrôlés par les grandes puissances. Dans un monde où l’énergie, les minerais critiques, les infrastructures et les technologies deviennent des leviers centraux de puissance, cette dépendance constitue désormais un enjeu hautement géopolitique.

Pour Mahaman Laouan Gaya, la NAFAD pourrait justement permettre d’amorcer une rupture historique si elle parvient à soutenir la transformation locale des ressources africaines et à construire de véritables capacités industrielles continentales. Le pétrole africain, explique-t-il, devrait servir à alimenter des raffineries africaines, tandis que le lithium, le cobalt ou encore les minerais stratégiques devraient contribuer au développement d’industries africaines liées aux batteries, aux technologies énergétiques et aux chaînes de valeur du futur.

L’analyste met également en garde contre le risque de voir la transition énergétique mondiale reproduire de nouveaux mécanismes de domination économique. Derrière les discours écologiques et les besoins croissants en minerais critiques, l’Afrique pourrait rester cantonnée à un simple rôle de fournisseur de matières premières si elle ne développe pas rapidement ses propres infrastructures industrielles, énergétiques et financières.

La question monétaire occupe aussi une place centrale dans son analyse. Selon lui, aucune grande puissance économique ne s’est construite durablement sans maîtrise relative de sa monnaie et de ses circuits financiers. Or, l’Afrique demeure fragmentée entre de nombreuses monnaies et des systèmes financiers insuffisamment intégrés, ce qui fragilise le commerce intra-africain et renforce la dépendance aux devises étrangères.

Dans cette perspective, des mécanismes comme le PAPSS, le Système Panafricain de Paiements et de Règlements, constituent pour lui des avancées stratégiques importantes. Mais il avertit également que la souveraineté monétaire ne peut se réduire à des slogans politiques ou idéologiques. Elle exige des économies solides, une crédibilité institutionnelle et des mécanismes de gouvernance rigoureux.

L’entretien revient également sur les échecs partiels de certaines grandes initiatives africaines du passé, notamment le NEPAD, dont les ambitions avaient suscité beaucoup d’espoirs avant de se heurter à des difficultés d’exécution, de continuité politique et de financement durable. Pour éviter le même scénario, Mahaman Laouan Gaya estime que la NAFAD devra impérativement s’appuyer sur des institutions crédibles, transparentes et disciplinées, capables de financer des projets réellement productifs et structurants.

Autre enjeu majeur soulevé : la valorisation des compétences africaines. L’Afrique dispose aujourd’hui de milliers d’ingénieurs, d’économistes, de juristes, de spécialistes énergétiques et de financiers de haut niveau, souvent installés à l’étranger. Pourtant, selon lui, les grandes orientations stratégiques du continent restent encore largement influencées par des expertises extérieures.

Au fond, l’analyse développée dans cet entretien dépasse largement le seul cadre financier. Elle pose une question centrale pour l’avenir du continent : l’Afrique peut-elle enfin transformer ses immenses richesses naturelles en véritable puissance économique, industrielle et technologique ?

Dans un monde de plus en plus dominé par le contrôle des chaînes de valeur, de l’énergie, des données et des technologies, la réponse à cette question pourrait largement déterminer la place du continent africain dans les équilibres géopolitiques du XXIe siècle.
Boubé G (Nigerdiaspora)